« Au Café Joyeux, j’ai appris qu’il était essentiel de personnaliser son management »

14 nov. 2022 5min

« Au Café Joyeux, j’ai appris qu’il était essentiel de personnaliser son management »

auteur.e.s

Thomas Decamps

Photographe chez Welcome to the Jungle

Paulina Jonquères d'Oriola

Journalist @ Welcome to the Jungle

En 2017, le premier Café Joyeux ouvrait ses portes à Rennes. Depuis, le concept a essaimé dans toute la France et même à l’étranger. L’objectif ? Permettre à des personnes porteuses de trisomie 21 ou de troubles cognitifs comme l’autisme d’accéder à l’emploi en CDI. Une franche réussite qui ne se fait pas sans l’implication des encadrants, à l’image de Maylis, manager du Café Joyeux de Lyon. Un portrait que nous vous proposons à l’occasion de la semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées.

« Sans Maylis, le café ne tourne pas. Son soutien est un cadeau. Elle est souriante, adorable, et nous donne des conseils quand on en a besoin. » C’est en ces termes qu’Alix, l’une des 8 coéquipiers du Café Joyeux de Lyon, s’exprime lorsqu’elle parle de sa manager
Maylis. Pour la jeune porteuse de trisomie 21, le café est comme un grand bateau dans lequel les clients sont des « convives » qu’on « accueille avec le cœur pour qu’ils repartent avec le sourire ». Mission accomplie ce jour auprès d’une clientèle bienveillante et curieuse de découvrir ce lieu hors norme. Et si un convive grincheux râle parce que son café n’arrive pas dans la minute, un coéquipier se charge de le faire redescendre illico presto : « Ça va monsieur, on souffle, tout va bien », lance l’un d’eux à un client mal luné avec un naturel déconcertant. Des collègues bruts de pomme qui font le bonheur de Maylis depuis le lancement du projet.

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Si l’on rembobine le fil de l’histoire, la jeune femme était à l’origine freelance dans l’événementiel. Engagée à titre personnel dans plusieurs associations, c’est d’abord en tant que bénévole qu’elle a piloté l’ouverture du Café Joyeux de Lyon. « Puis je me suis dit, pourquoi ne pas combiner carrière professionnelle et engagement, d’autant plus que le bénévolat a ses limites quand on commence à avoir plus de responsabilités dans sa vie personnelle », nous confie-t-elle. Et c’est en côtoyant ceux qu’elle nomme ses « rayons de soleil », que l’évidence s’est imposée : « J’avais tout simplement envie qu’ils deviennent mes collègues ».

« Je recrute aussi les parents »

Après avoir initié le projet, Maylis a donc endossé la casquette de manager de trois encadrants (non porteurs de handicap), et d’une équipe de 8 coéquipiers qu’elle avait préalablement recrutés. Une sélection qui s’est opérée lors d’un process classique : CV (certains avaient déjà travaillé en ESAT par exemple), lettre de motivation et entretien. « Dans ce type de recrutement, le feeling est central », raconte-t-elle, ajoutant qu’une composante vient complexifier la chose : la bonne entente avec la famille. « Je recrute aussi les parents car même si le but est de rendre les coéquipiers autonomes, nous sommes obligés d’être en lien étroit avec eux », raconte-t-elle.

« Les coéquipiers sont en quelque sorte de « grands enfants » à qui il faut marteler d’aller consulter leur planning de la semaine, ou encore de revenir avec du linge propre le lendemain. »

Les coéquipiers sont en quelque sorte de « grands enfants » à qui il faut marteler d’aller consulter leur planning de la semaine, ou encore de revenir avec du linge propre le lendemain. Pour aider Maylis dans cette entreprise, les parents doivent ainsi rappeler leurs enfants à leurs obligations, même si des frictions peuvent parfois apparaître dans l’agenda familial. « Il faut savoir que les personnes porteuses de handicap et leurs proches sont souvent très engagés dans le milieu associatif. Alors, le travail entre parfois en conflit avec tout ça. Nous devons donc leur rappeler qu’ils ont signé un contrat pour un job en milieu ordinaire, avec toutes les contraintes que cela comporte », souligne Maylis. Les 8 coéquipiers se sont en effet engagés pour un CDI de 23 à 30 h par semaine, comprenant 3 h de formation hebdomadaire (hygiène, mémorisation de la carte, bons gestes, service, posture…).

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La nécessité d’un véritable chef

Même s’il faut souvent répéter les règles, les « coéquipiers » forment malgré tout des effectifs ultra-stables dans les différents cafés. Depuis leur ouverture, presque tous les employés sont restés. En revanche, du côté des managers, il arrive que certains craquent dans les premiers mois du fait de la lourde charge mentale qui leur incombe. « Il faut trouver son rythme car au départ, nous devons former les coéquipiers tout en assurant le service pour les convives. Nous ne pouvons jamais relâcher notre attention car ce sont en général de grands déconneurs (rires). Et il faut sans cesse les stimuler car ils ne prennent pas d’initiatives », raconte Maylis.

« Lorsqu’on interroge Alix, elle n’hésite pas à qualifier Maylis de seconde maman. »

Cela contraint la jeune femme à endosser un véritable statut de « chef », indispensable pour faire tourner le café et rassurer les coéquipiers. « Cela semble archaïque mais ils ont vraiment besoin de savoir qui prend les décisions, à qui se référer », explique-t-elle. D’ailleurs, lorsqu’on interroge Alix, elle n’hésite pas à qualifier Maylis de seconde maman. Une figure protectrice qui est également là pour la recadrer quand elle ne tient pas son rôle. « Maylis me demande si je suis à ma place, si j’ai bien compris ce qu’on attendait de moi, et ensuite je dois reprendre mon poste », rapporte Alix.

Une relation entre les coéquipiers et leur manager qui va de pair avec un grand attachement. Alix nous confie ainsi que changer de manager serait particulièrement difficile pour elle. « Nous avons l’exemple d’une coéquipière qui a quitté le Café Joyeux de Paris pour venir ici. Elle nous parle encore de son ancienne manager, 8 mois après », renchérit Maylis qui considère aujourd’hui être devenue mère de famille nombreuse.

Un attachement fort nécessitant une mise à distance

Cet attachement fort crée une forme de responsabilité supplémentaire pour Maylis qui a bien conscience de ce besoin de stabilité pour les équipes. Bien qu’elle soit très liée à ses coéquipiers, elle s’évertue toutefois à conserver une forme de distance avec eux. « Ils m’envoient des dizaines de photos de leur weekend, mais je ne réponds jamais. Nous avons aussi 15 minutes par jour où nous mangeons juste entre encadrants, et c’est un moment que nous leur demandons de respecter », raconte-t-elle.

Une proximité qui requiert également de Maylis une grande constance émotionnelle : « Ce sont des personnes très sensibles, je dois vraiment intérioriser quand cela ne va pas de mon côté ». La patience doit aussi régir ses journées, même lorsque la fatigue s’installe : « S’énerver est totalement contre-productif, ils peuvent se bloquer ». Pour les aider à trouver la juste posture, les encadrants sont accompagnés chaque semaine par une coach.

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Quand la différence fait sens

Si le travail est parfois éreintant, la récompense est immense puisque le gain d’autonomie se fait peu à peu ressentir. Maylis se dit par ailleurs bluffée par la résistance physique que ses coéquipiers ont déployée lors des premiers mois d’ouverture, ne se plaignant (presque) jamais du travail à abattre chaque jour. Sa plus grande fierté a notamment été de les voir s’épanouir et s’ouvrir aux autres dans un contexte stressant pour eux à l’origine : « J’ai le cas d’un coéquipier qui était très renfermé au départ. Peu à peu, ses talents de danseur et chanteur se sont révélés ».

Des coéquipiers qui apprennent chaque jour à Maylis ce que signifie vraiment le mot « différence » : « Ici, on est sensibilisés pas simplement à la différence d’être, mais aussi de faire. Si je devais retenir un enseignement à déployer en dehors de ce contexte particulier, c’est qu’il est essentiel de personnaliser son management. Essayer de se concentrer sur l’essentiel et laisser le droit à l’erreur. Ici, il y a toujours des couacs, mais en répétant, on finit par y arriver ». Une posture qui se résume peut-être à deux mots galvaudés qui prennent ici tout leur sens : tolérance et bienveillance.

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Article édité par Ariane Picoche, photos : Thomas Decamps pour WTTJ

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