« Les crises sont aussi des opportunités de redistribuer les cartes »

Entretien avec Nicolas Colin, co-fondateur de The Family, une société d’investissement basée à Paris et Londres. Il est l’auteur de Un contrat social pour l’âge entrepreneurial (Odile Jacob, 2020) et d’une newsletter intitulée European Straits.

WTTJ : Quel est l’impact de cette crise sur le monde des startups?

N.C. : On observe déjà un vent de panique parmi les investisseurs. Beaucoup pensent que les startups (les « jeunes pousses ») vont toutes mourir parce qu’elles n’ont pas les reins assez solides pour affronter ce qui vient. Mais la réalité est beaucoup plus nuancée que cela. Pour évaluer ce que va devenir chaque startup, il faut se poser les questions pertinentes sur le contexte propre à chaque startup et les décisions qui peuvent être prises dans ce contexte.

Certains secteurs de l’économie sont en croissance, d’autres en chute libre. Pour chaque startup, le contexte peut être favorable ou défavorable, mais même dans un contexte défavorable, on peut prendre des bonnes décisions et s’en sortir. Inversement, une startup dont l’activité est en forte croissance peut ne pas y survivre à cause de problèmes de trésorerie. Certaines startups ont un fond de roulement négatif : l’hypercroissance peut les tuer. [N.D.L.R. : le besoin en fonds de roulement est la somme nécessaire à l’entreprise pour payer ses charges courantes en attendant de recevoir le paiement de ses clients. Le BFR détermine l’autonomie financière de l’entreprise à court terme.]

Pour chaque startup, la seule question qui se pose, c’est « ai-je assez de cash pour voir venir ? ». La trésorerie disponible, c’est la ressource essentielle, soit pour affronter la croissance, soit pour changer ce qu’il faut changer et repartir sur de bons rails. C’est cela le raisonnement que savent tenir les meilleurs investisseurs en capital-risque, plutôt que de se dire que tout est fichu et qu’il faut se retirer. (Ce que font souvent les banques : « tout va mal, donc j’arrête de prêter ».)

Quelles sont les startups qui peuvent tirer parti de la crise ?

Il y a des secteurs entiers qui décollent de manière exponentielle du jour au lendemain : les outils de travail à distance (comme Zoom) pour échanger avec ses collègues et clients, les services d’éducation à distance, tout ce qui est livraison à domicile, courses en ligne, repas à commander en ligne, ainsi que les équipements et services liés à la crise sanitaire. Mais si les startups concernées ont un fond de roulement négatif, elles peuvent ne pas survivre à ce surcroît de demande. De même, si elles dépendent d’une chaîne d’approvisionnement en Chine, par exemple, elles peuvent être incapables de faire face dans la situation actuelle.

« Si vous proposez quelque chose de meilleur et moins cher que les grands acteurs en place, cette crise peut être une opportunité pour vous. »

Nicolas Colin

Mais il y a aussi ces entreprises qui pourront profiter de la crise avec retard, notamment dans le B2B. En effet, lorsque les entreprises confrontées à la crise économique chercheront à couper leurs coûts, elles seront amenées à remplacer leurs fournisseurs habituels par des acteurs qui proposent des solutions moins coûteuses. Par exemple, c’est une opportunité pour une entreprise comme PayFit [ndlr: startup qui propose des outils pour automatiser les fiches de paye], qui propose un produit moins cher car plus automatisé sur le marché de la gestion de la paie.

En résumé, si vous proposez quelque chose de meilleur et moins cher que les grands acteurs en place, cette crise peut être une opportunité pour vous. L’inertie des acheteurs en entreprise, qui freinait jusqu’à aujourd’hui votre croissance, prendra fin quand ceux-ci seront sommés par leurs dirigeants de réduire leurs coûts. Dans la deuxième phase de cette crise, on verra ainsi émerger de nouveaux acteurs dominants : des startups portées par cette transition qui s’accélère.

Et quelles sont les startups qui ne s’en sortiront pas ?

Dans l’immédiat, les startups qui offrent des produits ou services focalisés sur le bureau, ou des services qui requièrent du présentiel, ont vu leur activité s’arrêter du jour au lendemain. C’est le cas de toutes les startups qui proposent des services sur le lieu de travail (puisqu’une partie des travailleurs français reste à leur domicile), ou encore des startups dans le secteur de la mobilité (puisque les gens ne se déplacent presque plus).

« La trésorerie disponible, elle ne sert qu’à acheter le temps nécessaire pour préparer le coup d’après et mieux rebondir. »

Nicolas Colin

Mais rien ne dit que ces startups là ne s’en sortiront pas. Si elles ont cet actif essentiel que constitue le « cash and control », elles seront en mesure de gagner du temps, prendre la mesure de la situation, redéployer leurs opérations, faire évoluer leurs produits, voire racheter leurs concurrents qui vont encore plus mal. C’est important d’avoir de la trésorerie disponible, mais elle ne sert qu’à acheter le temps nécessaire pour préparer le coup d’après et mieux rebondir.

C’est d’autant plus important d’aller de l’avant que les startups qui vont au tapis vont libérer des ressources — ingénieurs, bureaux, talents divers — qui arriveront sur le marché quand rien ne sera cher. Cette abondance de ressources pas chères sera une aubaine pour les startups qui survivent à la crise. Cette réallocation des ressources est essentielle : un écosystème sain peut orchestrer cette réallocation rapidement, ceux qui vont trop mal mettent la clé sous la porte et permettent à ceux qui vont un peu mieux de se renforcer.

Bien sûr, les pouvoirs publics sont là pour amortir le choc. Les gouvernements vont mettre en place un certain nombre de dispositifs pour aider les entreprises à traverser cette crise. Mais ces dispositifs seront-ils adaptés aux startups ? Les entreprises qui font travailler des freelances, par exemple, ne sont pas concernées par les dispositifs de chômage partiel. On peut déjà anticiper qu’il y aura quelques cas tragiques : des startups qui vont mourir à cause d’investisseurs frileux et court-termistes, et que l’Etat ne sera pas capable d’aider faute d’adapter ses aides à ce type d’entreprises.

Quelles seront les conséquences de cette crise sur le marché de l’emploi et le recrutement des talents, à moyen et long terme ?

J’en vois au moins quatre.
La première conséquence, c’est que les travailleurs les plus qualifiés vont revendiquer encore plus d’autonomie au travail. Dans le contexte du COVID-19, la généralisation du télétravail (dans les emplois qui le permettent) provoque une accélération pour les travailleurs concernés. On ne reviendra pas en arrière. Les employeurs devront s’adapter aux attentes de ces travailleurs rendus plus exigeants.

La deuxième conséquence, c’est que l’on met aujourd’hui sur la table la question de la protection sociale des travailleurs indépendants. Pour rappel, le dispositif du chômage partiel a été créé à l’origine pour les ouvriers du secteur automobile, pour éviter que ces ouvriers soient licenciés quand les chaînes d’assemblage s’arrêtent. Aujourd’hui, ce sont les travailleurs des services de proximité (grande distribution, soins aux personnes, livraison de repas…) qui sont au centre de toutes les attentions – alors qu’ils sont longtemps restés invisibles dans une sorte de jungle sociale : personne ne s’est jamais préoccupé de leur sort… jusqu’à aujourd’hui.

La troisième, c’est que des secteurs entiers de notre économie, comme la restauration, qui ne sont pas habituellement aidés, vont devoir être protégés. On n’a jamais vécu une crise comme celle-ci où, du jour au lendemain, tout le monde reste à la maison. C’est inédit et ça frappe un secteur comme la restauration de plein fouet. Or si on apporte des aides – légitimes – aux restaurateurs, on devra aussi poser la question des contreparties, parmi lesquelles les conditions de travail (et de rémunération) des travailleurs du secteur. Potentiellement, il y a un énorme progrès social à la clé pour les travailleurs des services de proximité, de même que la Grande Dépression, dans les années 1930, a été synonyme de progrès pour les ouvriers travaillant à la chaîne.

Enfin, la quatrième conséquence, c’est qu’après la crise, les cartes seront redistribuées : de nombreux acteurs en place seront fragilisés et l’économie ne sera plus la même. Les talents iront davantage vers les nouveaux acteurs qui seront sortis gagnants de cette crise, et dont les techniques de recrutement et la culture du travail seront plus en phase avec leurs aspirations. Dans l’ensemble, ce sont les entreprises traditionnelles qui y perdront, beaucoup plus que les startups.

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Est-ce que la mondialisation résistera à tout cela ? Quelles seront les conséquences selon les pays ?

Chaque grande crise redistribue les cartes entre les différents pays. Certains pays s’en saisissent comme d’une opportunité pour régler des problèmes critiques, par exemple, en construisant des infrastructures grâce à l’effort extraordinaire d’investissement de l’État, comme de fut le cas lors du New Deal américain après la Grande Dépression des années 1930. D’autres, au contraire, se croient plus avancés que les autres et cherchent seulement à maintenir le statu quo. Mais cela ne marche pas car les crises contribuent toujours à accélérer la transition d’un paradigme à l’autre.

Cette redistribution des cartes est d’autant plus vraie qu’on voit bien comment les pays réagissent aujourd’hui en ordre dispersé. Du fait de tensions préexistantes, la coordination est particulièrement difficile (par exemple, lorsque Trump a mis en place son travel ban sur l’Europe, il a omis d’en avertir ses homologues chef.fe.s d’Etat). Par ailleurs, plus personne ne voyage, ce qui complique d’autant plus la coordination : tous les gens qui prennent des décisions gravissimes ne peuvent plus échanger en personne.

Étonnement, dans l’urgence, chaque pays reprend son indépendance et révèle sa « vraie nature ». En France, nous avons un rapport très décomplexé à l’intervention de l’Etat et une adhésion consensuelle aux valeurs de solidarité. On remarque que le président Macron parle seul (il est l’État), et pas entouré de scientifiques comme c’est le cas pour nombre de ses homologues. Dans la symbolique française, le pouvoir politique prime sur le scientifique, ce qui permet de prendre des décisions sur des fondements politiques, plutôt que d’être empêtré dans des débats scientifiques, comme au Royaume-Uni, où le politique a plus ou moins abdiqué. C’est indéniablement une force française dans le contexte actuel.

Pour autant, ce qui manque à la France, contrairement à la Corée ou à Singapour, c’est la capacité à mettre en place un suivi individualisé de la population (via des applications de déclarations de symptômes, par exemple), car nous avons des réticences culturelles vis-à-vis de tout ce qui peut s’apparenter à une société de surveillance. En matière de guerre sanitaire, cela nous empêche de tirer tous les dividendes d’un État fort et respecté.

L’Allemagne est beaucoup plus touchée (économiquement) encore que la France car son économie manufacturière est entièrement tournée vers l’export. De plus, la puissance publique a été affaiblie à dessein par les Alliés après la Seconde guerre mondiale. L’État fédéral allemand peine à coordonner les différents niveaux de responsabilités. Par ailleurs, en tant que gardienne de la stabilité budgétaire, l’Allemagne a longtemps imposé la rigueur à toute l’Europe, ce qui a beaucoup servi en temps de paix. En revanche, l’Allemagne n’a plus, depuis longtemps, de culture de l’intervention de l’État, ce qui lui fait perdre sa position de leadership dans le contexte de la « guerre » actuelle.

Quant au Royaume-Uni, pour prendre un troisième pays, il est à l’opposé de la France à bien des égards. L’idée de l’intervention de l’État a été discréditée par 40 ans de néolibéralisme. Le pays a un rapport plus ambigu à la surveillance (la télésurveillance est omniprésente), mais il s’agit d’une surveillance « de masse » pensée pour le maintien de l’ordre plutôt qu’une approche visant la personnalisation des services ou l’aide aux plus faibles.

Le gouvernement de Boris Johnson représente un cocktail particulièrement toxique en période actuelle. Il était en train de se convertir à une politique interventionniste pour redistribuer les richesses vers le nord du pays (qui a largement voté en faveur du Brexit), mais a été rattrapé par une crise qu’il a refusé de voir pendant des semaines. Le contexte de la crise l’amène à précipiter les choses : il ne s’agit plus de plans de long terme, mais d’une situation d’urgence.

Dans ces conditions, face à l’urgence, le parti conservateur se replie sur ce qui est son « vrai » ADN, à savoir l’idée qu’il est préférable d’aider les entreprises plutôt que les individus. C’est ainsi, par exemple, qu’il faut interpréter la décision de retarder le plus possible la fermeture des pubs. Les pubs font presque tous partie d’un empire immobilier, Wetherspoon, dont le président a été un ardent soutien de la campagne pour le Brexit et est un fidèle donateur du parti conservateur : difficile, dans ces conditions, d’ordonner la mise à l’arrêt de ses activités. Par ailleurs, le système de santé britannique, déjà en tension permanente en temps normal, ne tiendra probablement pas la charge de cette crise sanitaire d’une ampleur sans précédent.

« En temps de guerre, le plus important, ce sont les chaînes d’approvisionnement, la logistique sur le terrain et le déploiement des forces. »

Nicolas Colin

Le plus important, quand les gens meurent, ce ne sont pas les discours et les boniments. En temps de guerre, le plus important, ce sont les chaînes d’approvisionnement, la logistique sur le terrain et le déploiement des forces. Certains états, comme la France, seront en mesure de faire cela, d’autres moins.

La France pourrait donc sortir grandie de cet épisode, contrairement à l’Allemagne, au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Nous avons cet héritage historique d’un État fort, respecté et capable d’agir, avec nos préfets, par exemple, qui sont les maîtres de l’exécution sur le terrain. Mais il faut nous rappeler de cet élément crucial : les crises ne sont pas que des problèmes à régler, elles sont aussi des opportunités de redistribuer les cartes. A nous d’affronter les défis d’aujourd’hui. Il nous faut prendre conscience qu’il s’agit de bâtir le monde d’après, et les startups sont à l’avant-garde : c’est pour cela qu’il faut absolument les soutenir.

Laetitia Vitaud

Editor in Chief

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