Philo Boulot : faut-il tuer son boss ?

Publié dans Philo Boulot

15 sept. 2022

auteur.e
Céline MartyExpert du Lab

Agrégée de philosophie et chercheuse en philosophie du travail.

PHILO BOULOT - Pourquoi je me sens aliéné·e dans mon travail ? D’où vient cette injonction à être productif·ve ? De quels jobs avons-nous vraiment besoin ? Coincé·e·s entre notre boulot et les questions existentielles qu’il suppose, nous avons parfois l’impression de ne plus rien savoir sur rien. Détendez-vous, la professeure agrégée en philosophie Céline Marty convoque pour vous les plus grands philosophes et penseurs du travail pour non seulement identifier le problème mais aussi proposer sa solution. Le tout dans une série courte, concrète et même drôle, parfois.

Avoir un patron qui possède et dirige la boîte, un manager qui te dit quoi faire et qui t’évalue, et des collègues de différents niveaux hiérarchiques, ça te semble normal. Mais imagine une entreprise sans patron ni manager, où il n’y a plus que toi et tes collègues, sans hiérarchie, pour décider de votre travail ? Pas mal non ?

L’autogestion : ou la capacité des salariés à disposer d’eux-mêmes

Une entreprise où le capital est possédé par les travailleurs, qui décident ensemble de l’organisation du travail, de son contenu et de sa vente, ça s’appelle l’autogestion. En France, ça s’organise dans près de 3400 SCOP, société coopérative de production, qui emploient 63 000 salariés.

D’où vient cette idée ? Au début du XXème siècle certains mouvements politiques défendent l’autogestion sous la forme de conseils ouvriers, comme la philosophe allemande Rosa Luxembourg. Mais c’est surtout dans les années 1970 qu’on parle d’autogestion en France pour transformer toute la société, après mai 68 où la critique de la division tayloriste du travail est très forte. Taylor a donné aux managers et dirigeants le pouvoir de choisir les conditions de travail et les travailleurs demandent à le récupérer. Le philosophe André Gorz soutient alors l’autogestion au nom du savoir que les travailleurs ont sur ce qu’ils font et de leur capacité à s’organiser eux-mêmes, sans une direction déconnectée du terrain. Ça s’incarne notamment dans la lutte des Lip en 1973, où les salariés produisent et vendent leurs montres pour financer leur grève contre un plan de licenciement.

L’entreprise autogérée, une fausse bonne idée ?

Comment ça se passe concrètement ? Dans une entreprise autogérée, tu n’as plus un patron qui possède l’entreprise et qui a le dernier mot pour les décisions stratégiques. Tu n’as plus non plus de manager qui te dicte quoi faire : tu peux décider toi-même, en concertation avec les autres, de tes tâches et t’organiser pour les réaliser comme tu le souhaites. Il n’y a plus de hiérarchie verticale, de n+1, n+2 qui surveillent ton travail et auxquels tu dois demander la permission d’envoyer un mail. Tu participes, avec tes collègues, au choix de ce que vous produisez, de vos horaires de travail, à l’organisation des postes de travail, au choix des clients et des embauches. Pour le philosophe Alexis Cukier, par l’exercice de ce pouvoir au travail, vous expérimentez la démocratie au quotidien et ça fait de vous des citoyens plus actifs : choisir comment vous travaillez, c’est déjà faire des choix politiques.

Mais en pratique, ça fonctionne vraiment ? : le sociologue Maxime Quijoux, qui a étudié le cas d’entreprises autogérées en Argentine après la crise de 2001 et en France actuellement, montre que ces travailleurs continuent parfois de se mettre une énorme pression pour survivre sur un marché concurrentiel. Même sans patron, ils se fliquent et se jugent sur leur productivité, parce qu’ils ont conservé les normes capitalistes de leur précédente organisation. L’épuisement au travail peut perdurer. En plus, des rapports de force, de la compétition et de la hiérarchie se recréent aussi en fonction des compétences et de l’investissement de chacun dans le projet.

Mais même si ces pratiques ne sont pas parfaites et restent en cours de construction, c’est toujours mieux de choisir ses conditions de travail et de travailler en autonomie, plutôt que de dépendre d’un n+1 capricieux, non ? Et toi, aimerais-tu te débarrasser de ton manager ou de ton patron ? / Et toi, aimerais-tu tester l’autogestion ?

Article édité par Soline Cuillière, photo par Thomas Decamps.

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