Philo Boulot : Le télétravail, l’aliénation 2.0 ?

Le télétravail : L’aliénation 2.0 ?

Après deux mois de confinement, peut-être que vous télétravaillez toujours et que vous le vivez comme une chance. Pourtant, le télétravail peut être aussi contraignant. Il peut créer des contraintes explicites de la part de notre boss ou de nos collègues, ou bien des contraintes implicites, que l’on s’impose soi-même. Tout à coup, vous voilà stressé et anxieux, bien loin de l’expérience idyllique de liberté.

Alors, le télétravail serait-il le nouveau cadre de l’aliénation au boulot ?

Dans le télétravail, on peut se sentir complètement dépossédés du choix de nos conditions de travail. Soudainement, de nouvelles contraintes et de nouvelles tâches s’accumulent. Parfois absurdes, elles deviennent difficiles à intégrer et vous pourriez soudainement avoir du mal à leur fixer des limites : rassurer les clients, prendre des nouvelles des collègues, coordonner le travail à distance… Vous ne comptez plus vos heures, commencez à travailler dès le réveil et faites vos pauses en passant un coup de fil pro. Bref, vous avez du mal à délimiter clairement les tâches et le temps de travail, autant matériellement que psychologiquement.

Et le pire, c’est que nous nous retrouvons souvent à devenir notre propre manager-tyran hyper exigeant ! La sociologue Danièle Linhart montre dans son livre La comédie inhumaine du travail (2015) que les travailleurs ont intériorisé leurs contraintes de subordination, au point qu’ils n’ont parfois même plus besoin de manager pour les diriger et qu’ils se mettent la pression eux-mêmes, ce qui est notamment le cas dans les entreprises dites libérées, qui veulent se passer de RH et de bureaucratie.

On s’auto-aliène en créant un cadre stressant qu’on accepte peut-être même volontiers, parce qu’on croit bien faire.

On s’impose une pression, des impératifs de productivité et de nouvelles contraintes pour finir à tout prix tel dossier tel jour alors que rien n’est plus vraiment urgent. Dit autrement, on s’auto-aliène en créant un cadre stressant qu’on accepte peut-être même volontiers, parce qu’on croit bien faire : on croit sauver la boîte et aider les collègues, comme si le poids du monde reposait sur nos épaules. Et c’est très paradoxal ! D’un côté, on pardonne à nos prestataires ou clients d’avoir des retards parce qu’on sait que la situation est compliquée. De l’autre, on continue d’exiger pour soi-même la perfection.

Comment peut-on en arriver là ? Quelles sont les éléments internes et externes qui conduisent à cette pression anxiogène ? Et pourquoi parler d’aliénation ?

L’aliénation est un concept utilisé par Karl Marx dans les Manuscrits de 1844. Il décrit le phénomène que vit le travailleur quand il est dépossédé des résultats de son travail par le capitaliste - le patron - à qui il vend sa force de travail. Pour Marx, on est aliéné quand le fruit de notre boulot nous est ôté. Par extension, on peut dire qu’on est aussi aliéné quand est dépossédé du choix de nos conditions de travail. Vous êtes donc aliéné à partir du moment où vous ne maîtrisez ni vos conditions de travail ni ce que vous faites de votre travail. On peut avoir l’impression que nous sommes plus autonomes quand nous avons choisi la vie d’auto-entrepreneur ou d’indépendant, mais en fait les contraintes viennent aussi de la pression économique de garder une clientèle fidèle. Le client est roi, et parfois aliénant !

Mais alors, si nous sommes presque tous aliénés, c’est très grave non ?

En vérité, des contre-modèles existent comme l’artisan qui peut apprécier le résultat de son travail, l’artiste qui crée une oeuvre durable ou l’enseignant libre de l’organisation de son programme. Même s’ils subissent aussi des contraintes institutionnelles ou de vente de leur création, ils sont plus autonomes dans l’organisation de leur travail et peuvent se reconnaître dans ce qu’ils font. On pourrait alors imaginer une situation idéale où les travailleurs détermineraient eux-mêmes les fins et moyens de leur travail, ce que proposent les théoriciens de l’autogestion. Par exemple l’opéraisme italien de Mario Tronti, et ce qu’essaient de faire les SCOP (Société coopérative et participative) en donnant à chaque salarié un droit de participation à la prise de décision des entreprises.

C’est aussi l’occasion de réfléchir sur nos propres normes et limites pour envisager une transformation de nos conditions de travail ou une éventuelle reconversion.

Le télétravail est peut-être l’occasion de cibler ce qui était inutile quand on le faisait en présentiel : il permet alors d’envisager de supprimer les tâches inutiles pour se concentrer sur l’essentiel, et peut-être de réduire le temps de travail global. C’est aussi l’occasion de réfléchir sur nos propres normes et limites et ce qu’on accepte de supporter ou non, pour envisager une transformation de nos conditions de travail ou une éventuelle reconversion. On peut même songer à la solution radicale de Henry Thoreau dans La désobéissance civile (1849) qui nous invite à refuser d’obéir aux ordres s’ils heurtent notre conscience : il nous rappelle que nous sommes des sujets libres et intelligents qui jugent leurs actions à partir de leurs propres principes moraux, et non des pantins qui obéissent aveuglément. Si ce refus était collectif, ça pourrait même être l’occasion de transformer nos conditions de travail.

Alors vous, que feriez-vous pour résister à l’aliénation dans votre télétravail ?

Cet article est issu du quatrième épisode de notre série qui croise philosophie et travail, Philo Boulot. Elle a été écrite et réalisée en partenariat avec la chaîne YouTube META.

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Céline Marty

Professeure agrégée en philosophie, fondatrice de la chaîne YouTube META.

Matthieu Amaré

Coordinateur éditorial de Welcome to the Jungle France.

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Philo Boulot

Parce que le travail télescope toujours des questions existentielles, la professeure agrégée Céline Marty décrypte nos vies professionnelles avec phi…

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