Criminalistes : qui sont les héros de l'informatique qui épaulent la justice ?

Criminaliste : en quoi consiste ce métier ?

Résoudre un crime, traquer un terroriste en cavale, retrouver des complices grâce à un téléphone abandonné ou à une carte puce… Depuis plusieurs décennies, le petit écran met en scène des experts du numérique pour résoudre les meurtres des séries policières. Mais lorsque l’on quitte la fiction, comment ces virtuoses de l’informatique travaillent-ils sur les affaires judiciaires ? Qui sont-ils ? Et quel est leur parcours ? Zineb Abou-Zite Ziani, 42 ans, est criminaliste chez Tracip, groupe Deveryware, entreprise pionnière, spécialisée en investigation numérique et en récupération de données en France. Chaque année, elle travaille sur plusieurs centaines de dossiers sensibles. Rencontre.

Vous êtes criminaliste, mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Plus exactement, je suis ingénieure en investigation numérique. Lorsqu’il y a une affaire judiciaire (homicide, harcèlement, féminicide, trafic de stupéfiant, discrimination, meurtre, viol…) je suis mandatée en tant qu’experte par un juge, un officier de police judiciaire ou un procureur qui m’envoie une ordonnance ou une réquisition. Si j’accepte de travailler sur ce dossier et que le devis est validé, je vais ensuite recevoir les scellées. Ce sont des objets ou des documents placés sous main de justice pouvant servir de preuve dans une affaire judiciaire. En ce qui me concerne, il s’agira d’objets informatiques (téléphones portables, ordinateurs, tablettes, drones, puces, disques durs…) et en fonction de la requête, je vais essayer de trouver les informations demandées. Une fois la mission terminée, je rends un rapport avec mes observations. Mais j’interviens également avec des huissiers pour les assister lors d’une saisine dans une entreprise ou un domicile. Dans ces cas-là, je récupère des données qui seront analysées plus tard.

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Quel type d’information recherchez-vous ?

Chaque mission est unique, il n’y a pas vraiment de modèle type. On peut me dire « Voilà, on a mis en examen une victime, et on aimerait savoir quand elles ont communiqué, si elles sont entrées en contact, ont échangé des informations ou des menaces. » Parfois, je recherche des pièces détachées ou des annonces d’automobiles face à un trafic de véhicules volés, ou encore des trajets ou des communications en lien avec un trafic de stupéfiants… Mais contrairement à ce que l’on peut voir dans les enquêtes criminelles à la télévision, une carte SIM ne suffit pas à résoudre une affaire, puisqu’elle contient très peu d’informations. Nous avons besoin d’un espace de stockage plus important !

« Tous les experts sont soumis au secret, nous n’avons pas le droit de parler des affaires sur lesquelles nous travaillons à nos proches et aux collègues qui ne sont pas mandatés par des juges. »

Mais votre métier se rapproche quand même de ce que font les Experts, non ?

Si seulement ! (Rires) Ils ont toujours les bons process, le bon matériel et le bon résultat, et tout cela en 60 minutes chrono ! C’est génial ! Disons qu’en vrai ce n’est pas aussi rapide et facile. Nous allons apporter les preuves numériques, ou pas, et oui, il arrive qu’il n’y ait aucun lien avec les faits de l’instruction, et ce sont d’autres personnes habilitées qui s’occuperont par exemple d’identifier une personne avec des propriétés morphologiques ou ADN. Dans les Experts, ils reconnaissent une plaque d’immatriculation avec une photo hyper pixelisée qu’ils agrandissent. Malheureusement, on ne peut pas dépixéliser une photo à ce point ! Ça n’existe pas ! Après, entre nous, j’ai toujours préféré Dexter et Columbo.

Donc, il arrive parfois que vous rendiez copie blanche ?

Bien sûr ! Si l’appareil a été formaté, remis en état d’usine, ou très endommagé, il y a de grandes chances de faire chou blanc.

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Chaque affaire est importante. Je fais ce métier depuis assez longtemps maintenant pour vous dire qu’il n’y a pas de « profil type » de délinquant mais si le suspect a installé du matériel ou certains logiciels sur son ordinateur, on pourra justifier dans notre rapport d’expertise son niveau de connaissance en informatique et affirmer qu’il/elle s’y connaît. On se demandera aussi dans quel but il/elle utilise ces outils. Il peut vouloir cacher une activité illégale, le fait de consulter ou d’alimenter des sites à caractère pédopornographique, ou discuter sur des forums particuliers…

Après, il arrive qu’une personne soit prise d’un coup de folie, d’une bouffée délirante et commette un crime sur une personne au hasard sans qu’il y ait eu de signes avant-coureurs. Dans ces cas-là, on aura beau chercher dans son ordinateur, son téléphone… On ne trouvera rien.

J’imagine que vous ne pouvez pas parler de vos dossiers… ?

Vous avez tout compris ! Tous les experts sont soumis au secret, nous n’avons pas le droit de parler des affaires sur lesquelles nous travaillons à nos proches et aux collègues qui ne sont pas mandatés par des juges. Mais nous ne sommes pas les seuls, un grand nombre d’experts travaillent pour la justice et ce, dans des domaines très divers : bâtiment, incendie, fiscalité, santé… Pour obtenir le statut d’expert judiciaire, il est nécessaire de s’inscrire près une Cour d’Appel, pour ma part, c’est celle de Nancy, et renouveler la demande tous les 2 ou 3 ans, pour conserver ce statut.

En tant qu’experte de l’investigation numérique, les avocats éprouvent parfois une crainte à propos de ce que nous pouvons trouver dans les scellées ! (Rires) Ils me disent souvent, « Je ne sais pas ce que vous allez pouvoir sortir de tout ça »… Et je comprends leurs inquiétudes : si je trouve un message d’un suspect qui a écrit noir sur blanc « Je vais tuer telle personne », il sera difficile de nier la preuve dans leur plaidoirie.

« Il faut arrêter de penser qu’une femme ne peut pas prendre un tournevis pour démonter un ordinateur, ni travailler dans un milieu technique et scientifique. Les femmes ne doivent pas se limiter aux métiers du soin et de l’éducation »

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Vous travaillez dans une entreprise privée qui collabore avec l’État. Est-ce révélateur d’un manque de moyens de l’État ou même d’un retard dans leurs techniques d’investigation numérique ?

La justice est débordée et il n’y a pas suffisamment de personnes qui sont actuellement formées aux métiers du numérique. Si l’État voulait garder le monopole de l’investigation numérique, elle devrait recruter à tour de bras. Mais ça commence à évoluer. La Police et la Gendarmerie ont récemment déployé d’importants moyens dans ce secteur et nous assurons la formation de certaines nouvelles recrues ! Pour autant, les dossiers ne manquent pas et en traitant entre 100 et 200 affaires par an, on est un soutien important pour ces services publics.

Comment avez-vous commencé à travailler dans ce milieu ? Et pour quelles raisons ?

J’ai 42 ans et la première fois que j’ai touché un ordinateur, c’était au collège. À cette époque, presque personne n’avait d’ordinateur chez soi. J’ai tout de suite adoré cet outil ! À l’école, on l’utilisait pour résoudre des problèmes en mathématiques, c’était tellement plus clair et simple que de grands discours. Avec un ordinateur, tout devenait un jeu. À la sortie du Bac, j’ai donc décidé de faire des études de communication et d’informatique (licence, master, avec en parallèle des certifications : administrateur réseaux/webmaster/web éditeur). En 2003, j’ai coécrit un guide destiné aux chefs d’établissements publics pour les aider à installer des parcs informatiques dans leurs écoles.

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J’ai intégré la DSI du rectorat de l’académie Nancy-Metz, en tant qu’ingénieure d’études, commencé à coder, à créer des applications… Disons que j’ai toujours aimé les défis et après la naissance de mes deux premiers enfants (il y en a eu un troisième plus tard !), j’ai repris mes études à l’Institut National Polytechnique de Lorraine pour obtenir un DHET (Diplôme de Hautes Etudes Technologiques) en NTIC. À ce moment-là, j’ai commencé à m’intéresser à la criminalistique et j’ai trouvé ce poste d’investigatrice numérique chez Tracip. L’an dernier, pour acquérir davantage de connaissances dans le domaine des sciences forensiques (l’ensemble des méthodes d’analyse fondées sur les sciences qui servent au travail d’investigation, ndlr), j’ai obtenu un diplôme universitaire en criminalistique, dispensé par le Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) et l’Université de Cergy-Pontoise. Je suis une éternelle étudiante !

Vous êtes la seule femme ingénieure informatique dans votre entreprise. Comment expliquez-vous le manque criant de femmes dans le secteur de la tech ? Et comment travaille-t-on dans un univers très masculin ?

Travailler avec des hommes n’a jamais été un problème pour moi. Mais c’est vrai qu’il faut travailler plus pour montrer ses compétences et ne pas se laisser marcher sur les pieds. Personnellement, je n’ai jamais accepté de me fondre dans la masse en adoptant un uniforme jean, baskets, sweat à capuche comme le font certaines jeunes femmes dans ce secteur. Je mets des talons tous les jours et je ne changerai pas ! Et ça se passe très bien !

Le fait que les femmes soient minoritaires dans ce secteur est assez paradoxal : il ne faut pas oublier que les femmes ont inventé le premier langage informatique (Ada de Lovelace en 1843, ndlr). Pourtant, pendant mes études, j’ai souvent été la seule femme dans ma promo. Je pense que c’est un problème d’éducation. Il faut arrêter de penser qu’une femme ne peut pas prendre un tournevis pour démonter un ordinateur, ni travailler dans un milieu technique et scientifique. Les femmes ne doivent pas se limiter aux métiers du soin et de l’éducation. C’est d’ailleurs pour casser ces préjugés que j’interviens régulièrement dans des écoles et sur des forums.

« Il m’est par exemple déjà arrivé de trouver des preuves de violences conjugales dans des affaires de féminicides et d’aider à inculper le conjoint. C’est super motivant. »

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Vous êtes également cheffe de projet sur la production d’équipements spécialement adaptés aux grandes catastrophes humaines et même aux crises sanitaires. Pouvez-vous nous expliquer comment votre expertise informatique intervient dans ce genre de situation ?

En partenariat avec l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) qui rassemble les meilleurs scientifiques de ce corps d’État, nous avons produit des laboratoires d’analyses mobiles qui embarquent et optimisent dans un espace réduit toute la technologie nécessaire pour intervenir rapidement sur un large territoire. Le dernier né que nous avons livré est le mobil’RNA-COVID. Il s’agit d’un petit module autonome, rapidement déployable sur le terrain qui vient en appui aux autorités de santé, notamment dans les endroits où il n’y a pas de laboratoire. Par exemple en France, l’IRCGN l’a déployé à l’aéroport de Roissy, ce qui a permis d’augmenter le nombre de tests réalisés.

Le deuxième type de laboratoire, le mobil’DNA permet l’identification de victimes de catastrophes de masse, il a par exemple été utilisé au moment des attentats de Nice, le 14 juillet 2016 et après le crash de la Germanwings en 2015. Il permet aux scientifiques envoyés sur le lieu du drame de récolter des échantillons de traces de sang ou de restes humains et d’identifier en moins de deux heures les victimes, de telle sorte que soit établi un “profil connu ou inconnu”.

C’est étonnant de voir toute l’étendue de votre travail et à quel point il a un impact dans notre société. J’imagine que la quête de sens ne se pose pas vraiment pour vous.

C’est vrai que j’aime mon travail, d’autant que ce que je fais est très concret. Disons, que je ne me suis jamais demandée pourquoi je me levais le matin ! Il m’est par exemple déjà arrivé de trouver des preuves de violences conjugales dans des affaires de féminicides et d’aider à inculper le conjoint. C’est super motivant. Après, les décisions de justice sont indépendantes et cela peut être frustrant. Mais, je sais que j’ai fait le maximum.

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Photo by WTTJ.
Article édité par Eléa Foucher-Créteau.

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