Renard Ferret, scientifique et queer : l’intolérance lui a coûté son doctorat

Renard Ferret, scientifique et queer, dénonce le harcèlement

Pour l’état civil, il reste une femme. Uniquement pour l’état civil. Depuis sa plus tendre enfance, Renard Ferret, aujourd’hui 28 ans, ne s’est jamais perçu comme tel. Il y a cinq ans, fatigué de vivre cette double identité, il décide d’entamer sa transition sociale et médicale. Mais sa transidentité pose un problème au sein de l’institut de recherche où il travaille alors. Deux ans et demi cauchemardesques. Malgré ce douloureux épisode, Renard a réussi à se reconstruire, loin du monde de la recherche et de collègues toxiques. En février 2019, il intégrait comme chargé d’analyse de données l’agence Onogone, une start-up de l’intelligence artificielle, axée sur le traitement naturel du langage. Depuis, Renard s’est vu confier le poste de Principal Technique, une fonction managériale, qui l’amène à chapeauter une quinzaine de personnes.

Quand avez-vous compris que vous étiez une personne transgenre ?

Jeune. J’avais 5 ans quand je suis tombé amoureux d’une fille pour la première fois. Très vite, je me suis identifié comme une personne queer (personnes ayant une sexualité ou une identité de genre différentes de l’hétérosexualité ou de la cisidentité NDLR.). Mais je n’avais pas les mots. Certes, mes parents avaient des amis LGBT mais je ne les fréquentais pas. J’ai commencé à me définir à partir du moment où je me suis rapproché de communautés activistes sur Tumblr. J’avais 18 ou 19 ans. J’ai alors compris que j’étais une personne transgenre non binaire, parce qu’être un homme ne me convenait pas non plus. À l’époque, j’étais en 3ème année de licence en physique fondamentale. Je n’en avais parlé qu’à un petit cercle de proches, donc à la fac je continuais à me faire appeler par mon prénom mort (son prénom de naissance, NDLR). Je n’étais pas encore out socialement.

Il y a 10 ans, ce devait être un sujet très peu abordé, non ?

Il n’était pas traité dans les médias, ou très peu. Je me souviens de la sortie de Glee en 2009, où pour la première fois dans une série mainstream il y avait un personnage central homosexuel. C’était génial. Dans les dernières saisons, on a commencé à voir des personnages transgenres. Mais à l’époque de mon adolescence, de ma construction, cela n’existait pas.

Quand avez-vous commencé votre transition ?

En 2014, quand je suis parti à 22 ans faire mon doctorat en physique solaire dans un institut de recherche en Allemagne. J’ai choisi ce moment parce que je n’en pouvais plus d’être mal dans mon identité. La situation devenait insoutenable. J’étais aussi plus à l’aise financièrement, ce qui me permettait d’envisager une transition médicale.

L’Allemagne est-elle plus ouverte sur la question que la France?

En règle générale, oui. Là-bas, 60% des personnes transgenres rapportent une atmosphère positive au travail, contre 40% en France. Évidemment, il y a des différences suivant les régions comme entre Berlin et les Landers, par exemple la Basse-Saxe où je travaillais.

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J’ai été totalement mis au placard, mis à la poubelle même. Cela a duré près de deux ans et demi.

Vous dîtes que votre expérience là-bas, lors de votre changement d’identité, a été cauchemardesque… Que s’est-il passé ?

Un an et demi après mon arrivée, je suis tombé très malade. J’ai eu beaucoup de mal à travailler correctement, et la relation qui était plutôt bonne avec mon directeur jusque-là, a commencé à se détériorer. Puis, au détour d’une conversation, il a appris que j’aimais les femmes. Un jour, en riant, il a suggéré à un de mes collègues, qui disait vouloir se marier, de sortir avec moi. Ce à quoi j’ai répondu : « ma copine ne serait peut-être pas ravie ». Il a été choqué et c’est là qu’il a dit : « Il ne faut pas que tu le dises, tout le monde n’est pas prêt ».

C’est violent…

Au début, je n’y ai pas prêté attention plus que cela. Au fil du temps, la relation s’est considérablement tendue jusqu’à ce qu’il ne m’adresse plus la parole. J’ai été totalement mis au placard, mis à la poubelle même. Cela a duré près de deux ans et demi.

Dans ce contexte pesant, vous décidez malgré tout de faire votre transition…

Au point où j’en étais… J’étais malheureux donc il me fallait quelque chose de positif à quoi me raccrocher. Ce n’était plus possible pour moi de vivre comme ça, sous mon ancienne identité.

Comment gère-t-on un tel bouleversement personnel dans le milieu professionnel ?

Par petites touches. Cela a commencé un an après mon arrivée. J’y suis allé doucement en essayant d’habituer les gens. D’abord par ma façon de me vêtir, puis par le fait de porter un binder (sous-vêtement compressif NDLR) pour masquer la poitrine. J’ai également entamé ma transition hormonale, et j’ai demandé à ce qu’on m’appelle Renard.

Comment vos collègues ont-ils réagi ?

Les personnes avec lesquelles je travaillais directement ont fait comme si de rien était. À commencer par mon directeur. Ils continuaient à m’appeler par mon prénom mort, et utilisaient le pronom féminin. En revanche, dans le reste de l’Institut, j’avais des amis qui me soutenaient, et me considéraient effectivement comme une personne transgernre non binaire.

La situation avec votre directeur s’est alors gravement détériorée… Comment se comportait-il avec vous ?

C’était des tas de petites choses : il me demandait de faire un truc, et une fois que je l’avais fait, il m’engueulait de l’avoir fait. Il me confiait de moins en moins de tâches. Il se contentait de m’appeler par mon prénom mort, et exprimait plus ou moins clairement, en soupirant ou en levant les yeux au ciel , son agacement face à quiconque le reprenait. Il faisait des insinuations perfides comme quoi je n’étais pas fait pour la recherche, que j’avais sans doute un problème.

Il a réussi à vous faire douter de vous-même, de vos capacités ?

Oui, inévitablement. J’étais jeune, j’avais 23 ans. C’était mon premier emploi. En plus, j’étais très isolé car loin de ma famille et de mes amis.

Aviez-vous déjà connu un tel acharnement par le passé ?

Pas vraiment. J’ai vécu les moqueries de mes camarades de classe depuis la maternelle… Mais de mémoire, ce n’était rien de très violent : juste des petites “plaisanteries” sur mon prénom masculin par exemple. Surtout, ces brimades n’avaient pas le même pouvoir de nuisance. Mon directeur pouvait ruiner ma carrière. À l’époque, j’étais persuadé que la recherche, c’était ce que je voulais faire toute ma vie. Sauf qu’en plus du mal-être général, je m’ennuyais comme un rat mort. Il ne me donnait plus de travail. J’aurais pu prendre des initiatives, mais je n’en avais plus envie. J’ai fini par être hospitalisé dix jours pour cause de dépression.

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Après votre hospitalisation, vous revenez malgré tout travailler à l’Institut. Pourquoi ?

Il ne me restait que quatre mois avant la fin de mon contrat, et je ne voulais pas leur faire cadeau de mes salaires. Je n’ai pas fini mon doctorat pour autant. Je ne m’en sentais plus capable psychologiquement.

Avez-vous songé à porter plainte ?

Oui, mais en réalité je n’en avais pas la force d’autant plus que je savais que les plaintes pour discrimination et harcèlement ont très peu de chances d’aboutir. Je voulais fermer ce livre pour en ouvrir un autre.

Je n’ai pourtant aucun regret : je ne serais peut-être pas là si je n’avais pas vécu tous ces déboires en chemin.

Finalement, vous rentrez en France en décembre 2018 et vous décidez même d’arrêter totalement la recherche ! Vous aviez besoin d’un changement radical ?

C’était difficile de faire autrement. Trois des quatre instituts qui travaillent dans ma spécialité sont dirigés par mon ancien chef. Certains sont situés en Inde ou dans les Émirats arabes, des pays où les personnes transgenres risquent leur vie. Quant à Toulouse, ma dernière possibilité, il n’y avait ni budget, ni poste. Mes amis m’ont conseillé de me diriger vers l’informatique. Il est vrai que cela m’avait toujours passionné. À 13 ans, j’ai appris à coder tout seul.

C’était un bon plan B…

En réalité, cela aurait dû être le plan A. Je suis beaucoup plus heureux que je ne l’ai jamais été. Je suis dans une entreprise où je m’épanouis et je fais quelque chose que j’aime. Je n’ai pourtant aucun regret : je ne serais peut-être pas là si je n’avais pas vécu tous ces déboires en chemin.

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Votre parcours vous a-t-il rendu militant ?

Je pense que j’ai toujours un peu eu une âme de militant. Étudiant, il m’arrivait de me mettre en colère face à un professeur qui se comportait de manière inadmissible, comme celui qui nous traitait d’imbéciles ou encore celui qui se montrait très tactile avec certaines étudiantes. Aujourd’hui, sur la question transgenre, j’aide des connaissances à trouver du travail dans des endroits safe, des lieux où il n’y pas de discrimination. On connaît ces entreprises grâce au bouche à oreille. J’aide également l’association BAAM, qui fournit des hébergements d’urgence aux migrants LGBT+, en accueillant certains d’entre eux.

En France, 17,5% des personnes transgenres sont au chômage, et 19,6% sont au RSA. Des chiffres largement supérieurs à la moyenne nationale.

D’une manière générale, est-on plus discriminé à l’embauche en tant que personne transgenre ?

Je pense que oui. Déjà que les femmes se battent pour leur égalité, pourquoi il n’en serait pas de même pour des populations encore plus minoritaires ?. Il faut savoir qu’en France, 17,5 % des personnes transgenres sont au chômage, et 19,6% sont au RSA. Des chiffres largement supérieurs à la moyenne nationale. (source : Sociologie de la transphobie, d’Arnaud Alessandrin et de Karine Espineira)

Pensez-vous que le monde scientifique est particulièrement touché par le harcèlement en général ?

Je ne peux pas dire s’il y en a plus. En revanche, je peux vous dire qu’il y en a et que cela touche plusieurs minorités. C’est un milieu dominé par les hommes. Dans mon département, une seule femme occupait un poste permanent contre dix hommes. Moi-même j’ai souffert de sexisme du temps où on me percevait encore comme femme. Et les choses vont du mettre du temps à changer. Les personnes qui ont le pouvoir décisionnel dans le milieu académique sont en moyenne assez âgées. Cela s’explique du fait qu’il faut avoir des dizaines d’années de carrière derrière soi pour obtenir un poste permanent. Les plus jeunes, les 20-40 ans, vivent des situations précaires et instables. Ils enchaînent des missions de courte durée pour lesquelles ils sont mal payés. En peu de temps, ils n’ont pas le temps de faire bouger les lignes.

Et évoluer dans ce milieu quand on est une personne transgenre…

Ce n’est pas évident. Il y a tellement peu de place dans les instituts de recherche scientifiques publics, encore moins au niveau du doctorat, que si ça se passe mal, on n’a pas la possibilité de partir pour trouver un autre poste.

Avec le recul, diriez-vous que votre transidentité vous a fermé des portes ?

En réalité, ce sont d’autres facteurs qui m’ont obligé à renoncer à certains de mes rêves. Ma mauvaise vue m’a empêché de devenir pilote et ma corpulence, astronaute. J’ai malgré tout suivi un cursus universitaire en rapport avec ces univers. J’ai fait une licence en physique fondamentale, puis un master en astrophysique, Sciences de l’Espace et planétologie à Toulouse.

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Et vous n’avez jamais regretté votre passage du monde de la recherche à celui de la start-up ?

Pas du tout. Je n’y vois que des avantages. Je gagne le double de mon salaire précédent, je suis en CDI et je ne me sens pas coincé car l’offre d’emploi dans ce secteur est telle qu’il serait facile pour moi de trouver un autre emploi. Le rythme me convient mieux. Les chercheurs peuvent passer quatre à cinq ans à creuser un sujet, moi, j’ai compris que j’avais besoin de challenges et de délais courts. Enfin, et peut-être surtout, contrairement à mes collègues de l’institut, ceux que j’ai à Onogone sont devenus de véritables amis.

Quels sont vos projets à venir ?

D’abord, mon changement d’État Civil. D’un point de vue médical, j’aimerais faire une mastectomie. Mais il y a diverses opérations auxquelles les personnes trans n’ont pas le droit d’accéder à cause de blocages institutionnels. Sans parler du Covid-19, qui a tout mis en pause. Rien ne presse. Je peux encore tenir sans intervention médicale. Je ne souffre pas vraiment de dysphorie de genre (détresse liée au sentiment que son genre n’est pas en adéquation avec son corps, NDLR). Quant au côté professionnel, je me vois bien rester encore au moins dix ans chez Onogone, et accéder - pourquoi pas ! - à un poste de direction technique ou en R&D.

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Photo by Thomas Decamps for WTTJ

Cécile Fournier

Journaliste indépendante

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