Comment réintégrer le monde du travail après avoir été mère au foyer ?

04 déc. 2023

5min

Comment réintégrer le monde du travail après avoir été mère au foyer ?
auteur.e
Pauline Allione

Journaliste independante.

contributeur.e.s

Avec cinq ados à la maison devenus son travail à temps plein, Toni veut retrouver un emploi rémunéré après des années gracieusement consacrées à son foyer. Sorti au cinéma en septembre dernier, le film Toni en famille met en lumière une étape majeure, et souvent difficile, pour les mères au foyer qui décident de remettre leur carrière sur les rails. Comment renouer avec le marché du travail, après avoir mis cette trajectoire sur pause pour s’occuper de ses enfants ?

« J’ai commencé à chercher du travail un an après la naissance de mon troisième bébé, mais je n’ai vraiment eu le temps et les ressources suffisantes que quand ils ont tous été scolarisés et à la cantine. À partir de ce moment, j’ai pu entamer des reconversions professionnelles », rembobine Diane, 53 ans. Au moment où cette dessinatrice textile décide de reprendre le travail, elle réalise que le métier auquel elle est formée est en perte de vitesse. Pas de quoi la décourager : bien décidée à décrocher un poste dans un domaine qui a de l’avenir, la Lyonnaise fait un bilan de compétences, rejoint des groupes de travail, monte une association de jeunes créateurs, se forme au webdesign, apprend les bases de la programmation, se créé un réseau professionnel, donne bénévolement des cours d’informatique à des personnes âgées… mais, rien.

« Mes recherches n’ont jamais abouties et la pression devenait affreuse. J’élevais mes enfants tout en me séparant de leur père. Je cherchais donc à me reconstruire, notamment avec une indépendance financière… Quand on s’est séparés, j’ai finalement pris un poste d’administratrice de vente dans la comptabilité que j’ai trouvé grâce au bouche-à-oreille », conclut Diane, qui a finalement remis les pieds sur le marché du travail après douze ans.

La mère au foyer au coeur de préjugés sexistes

Trouver un emploi après une longue pause s’avère, en effet, plus périlleux quand cela découle du choix de privilégier sa vie de famille. Au fait d’avoir décroché du monde professionnel pendant un certain laps de temps, s’ajoutent les suspicions des employeurs quant à la disponibilité réelle des ex-mères au foyer : qui s’occupera des enfants s’ils sont malades ou si la nounou est absente ? Sauront-elles vraiment tenir le rythme de l’entreprise ? Autant de questionnements issus du préjugé qui voudrait qu’une femme ne puisse pas mener de front carrière et vie de famille.

Une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) de 2021 montre à quel point le soin et l’éducation des enfants restent genrés, quand le travail entre dans l’équation : seulement 0,8 % des pères demandent un congé parental, contre 14 % des mères. Un choix qui n’est pas sans risque pour ces femmes, qui décident de se rendre disponibles sur une longue période.
« En sortant d’un entretien d’embauche, soit on me dit que ça s’est très bien passé, soit on me dit qu’avec mon enfant, ce sera compliqué. J’essaie toujours de rassurer les recruteurs sur le fait que je serai disponible, mais on ne me rappelle jamais. J’ai l’impression de ne pas avoir les mêmes chances qu’un candidat qui n’a pas d’enfant », résume Léa, 24 ans, qui recherche un emploi depuis que sa fille a soufflé sa première bougie.

Un trou dans le CV qui n’en est pas un !

« Les mères au foyer souffrent du cliché selon lequel elles seraient moins ambitieuses, et le travail aurait une place moins importante dans leur vie, constate Pauline Rochart, consultante indépendante sur le futur du travail. Accolé au statut de la mère active, ce préjugé suppose que la mère au foyer est inactive. Cette dernière a d’ailleurs longtemps été moquée. Heureusement, la société évolue et on s’interroge beaucoup sur la notion de travail, qui ne correspond plus seulement à un emploi dans le cadre d’un contrat rémunéré. Le congé maternité n’est pas une période de vacances, et les mères au foyer sont loin d’être inactives. »

Gérer l’emploi du temps de la famille, enchaîner les allers-retours, prendre les rendez-vous chez le médecin… tout en se montrant patiente, créative, pédagogue et ferme quand il le faut. Loin de se tourner les pouces ou de passer ses journées scotchées devant Desperate Housewives un martini à la main, une mère au foyer développe pourtant un éventail de qualités et de compétences appréciées, voire plébiscitées, sur le marché du travail. « J’ai énormément appris. D’abord sur moi, mais aussi à gérer mon temps et celui des autres. À être patiente, à hiérarchiser, à relativiser un nombre incalculable de choses… », énumère Diane.

Pourtant, une quinzaine d’années en arrière, la cinquantenaire préférait cacher ses compétences nouvelles derrière l’association de créateurs qu’elle avait fondée, plutôt que d’aborder son travail domestique et familial : « À l’époque, la plupart des employeurs ne comprenaient pas qu’une personne multitâche, avec ces qualités, peut apprendre un tas de métiers accessibles via le savoir-faire et s’intégrer dans quasiment n’importe quelle équipe. » Depuis la quatrième vague féministe -qui a numérisé les discriminations sexistes et sexuelles- et les questionnements actuels sur la redéfinition du travail, le temps semble être venu pour les mères au foyer d’afficher plus fièrement leur parcours et d’en tirer parti. Mais comment s’y prendre concrètement ?

4 conseils pour renouer avec le monde du travail après avoir été mère au foyer

Conseil n°1 : traduire son quotidien en soft skills

Assumer cette expérience revient, d’abord, à ne pas avoir honte du trou dans son parcours professionnel. Au contraire, cette expérience a toute sa place sur le CV, si elle est accompagnée des soft skills acquises durant cette période. Pour nommer ces capacités, développées plus ou moins récemment, et les traduire dans un jargon professionnel, Lucile Quillet, conférencière et autrice spécialisée dans la vie professionnelle des femmes, conseille de lister les tâches réalisées quotidiennement, avant de réfléchir aux qualités qu’elles impliquent. « Aller chercher les enfants à l’école, leur raconter des histoires, élaborer des jeux éducatifs, leur apprendre les règles… Toutes ces tâches nécessitent des qualités comme la patience, le management, la bienveillance, l’écoute… Il faut ensuite sélectionner les plus pertinentes selon le poste que l’on vise », recommande-t-elle.

Conseil n°2 : rebâtir un réseau professionnel

Comme pour n’importe quelle recherche d’emploi, il s’agit ensuite d’activer son réseau, de parler de sa recherche à son entourage, de prendre contact avec d’anciens collègues… Bref, de se montrer disponible IRL comme en ligne. « On peut aussi réseauter avec des gens qu’on ne connaît pas pour leur demander conseil. Ce peut être des personnes qui exercent dans notre secteur, des employeurs, des femmes rencontrées sur des réseaux féminins… », suggère encore Lucile Quillet. Évidemment, les parents d’élèves peuvent constituer une ressource précieuse, tout comme d’anciennes mères au foyer étant retournées à l’emploi qui seront, a minima, compréhensives. Qui sait, ces discussions informelles déboucheront peut-être sur un entretien d’embauche.

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Conseil n°3 : créer son propre storytelling

Sur le CV comme face au recruteur, la confiance est de mise. Plutôt que d’attendre une question de ce dernier au sujet de ce break professionnel, il est préférable d’aborder soi-même son expérience, dans l’idée de mieux maîtriser sa propre histoire. « L’enjeu est de se ré-approprier son récit, d’assumer ses expériences et de les valoriser soi-même au lieu d’attendre que les autres soient compréhensifs. Si on présente cette période comme une expérience positive, les recruteurs pourront également l’envisager de cette manière », encourage Lucile Quillet.

Conseil n°4 : ne pas réduire cette expérience à la sphère domestique

Les engagements bénévoles et associatifs, ou dans des collectifs, permettent de valoriser d’autres compétences et, par la même occasion, d’évoquer des expériences hors de la sphère familiale. «Mettre en avant un mandat d’élue, un engagement dans l’équipe de basket locale ou dans une association d’accueil de réfugiés permet aussi d’éviter de renforcer le préjugé selon lequel la place de la femme est à la maison avec les enfants, nuance Pauline Rochart. Une mère au foyer travaille au quotidien pour le foyer, mais aussi pour d’autres collectifs et/ou individus. » Mettre en avant son expérience de mère au foyer, en choisissant les bons mots et en valorisant les compétences acquises n’exclut effectivement pas de se définir autrement, et à travers des expériences plurielles.

(1) Certains prénoms ont été changés.
Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps.

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