Blues de l’exil : quand expatriation rime avec grande solitude

04. 10. 2022 - aktualizováno 04. 10. 2022

8 min.

Blues de l’exil : quand expatriation rime avec grande solitude
autor
Elise Assibat

Journaliste - Welcome to the Jungle

Partir vivre à l’étranger, pour une opportunité professionnelle, à la découverte de l’inconnu, en quête d’une expérience dépaysante en tout point de vue… En 2022, le fantasme de l'expatriation continue d’attirer 75% des jeunes salariés entre 18 et 30 ans. Si les expatriés sont les premiers à vanter les mérites de cette expérience, les difficultés et les angoisses relatives à celle-ci sont généralement passées sous silence. À commencer par la solitude qui se ressent lorsqu’on se retrouve loin de ses proches. Zoom sur ces salariés qui se sentent seuls et qui osent l’exprimer avec l’éclairage de Pascal Couderc, psychanalyste et spécialiste de l’expatriation.

Zoom sur le « blues de l’exil »

L’expérience de la désillusion

L’expatriation est une sacrée aventure pour les courageux qui s’y essayent. Il ne s’agit pas toujours de troquer son quotidien gris contre des plages ensoleillées. Partir travailler à l’étranger, c’est aussi laisser ses proches et quitter son pays pour une culture parfois radicalement différente de la notre. Et de tous ces bouleversements peut naître un véritable spleen qui envahit alors tout l’espace et isole ceux qui en souffrent.

Pour Pascal Couderc, psychanalyste et spécialiste de l’expatriation, on parle ici du « blues de l’exil » pour désigner cet état de la chute qui suit l’idéalisation. « En effet, le salarié qui accepte de s’expatrier a souvent tendance à idéaliser la situation et à s’imaginer délaisser ses soucis du quotidien pour une vie pleine de promesses, analyse le psychanalyste. Car le changement de décor s’accompagne souvent d’un logement plus attractif, d’un salaire plus élevé et de meilleures conditions de vie et de fait, on ne mesure pas tout de suite le décalage de repères que l’on s’apprête à vivre.» D’autant plus que la perspective de la découverte crée un sentiment d’aventure très fort qui galvanise à l’arrivée en terre inconnue.

Antoine, 24 ans, vit à Boston depuis trois mois et en a récemment fait l’expérience. Diplômé en ressources humaines, il est parti en juin dernier pour rejoindre une entreprise française dans le cadre de son VIE pour une durée d’un an. Imprégné par une forte culture anglo-saxonne, Antoine rêvait de cette parenthèse américaine depuis longtemps et au moment du départ, l’excitation est à son comble. « Au début, tout n’est que découverte car tout ce qui t’entoure est nouveau, c’est presque magique, s’enthousiasme-t-il. Mais une fois que tu réalises vraiment que tu es loin, tu commences à déchanter et c’est là où la solitude peut prendre le dessus ». Pascal Couderc compare d’ailleurs ce double mécanisme idéalisation/dépression à une histoire d’amour. « De la même manière que l’on idéalise l’autre pendant toute une période de lune de miel, l’enchantement de la rencontre finit par s’estomper pour laisser place à la réalité. »

Ce blues repose avant tout sur un bouleversement des repères affectifs dans la mesure où l’expatriation est faite de séparations. « La séparation dans un premier temps avec les proches restés à la maison, puis, la séparation avec les personnes rencontrées en chemin, que l’on quitte physiquement au moment du départ. » Soit parce qu’on part vivre dans un nouveau pays ou qu’on rentre chez soi, soit parce que ce sont ces nouvelles connaissances qui s’en vont.

Emilie, 38 ans, rencontre cette difficulté à nouer des relations stables dans son quotidien. Depuis 5 ans, elle vit à Madrid, suite à la mutation de son mari, qu’elle suit avec leurs deux enfants. Elle est la fondatrice du blog et podcast Parents Voyageurs et a récemment créé un site Web, Vivre Madrid, pour aider ses compatriotes qui viennent de s’installer dans la ville. Elle raconte : « Maintenant que j’ai un bon cercle d’amis, je commence à être confrontée au premiers départs. Pas plus tard que cet été, un très bon couple d’amis a quitté Madrid et ça laisse un grand vide. » Depuis, Émilie prend davantage conscience de la précarité des liens tissés dans son pays d’adoption. « Mon mari et moi avons rencontré un couple de nouveaux arrivants au printemps dernier. Ils sont vite devenus des amis proches même si je sais qu’ils ne resteront pas car ce sont plutôt des globe-trotters, poursuit-elle à regret. Alors en attendant on se voit et on profite les uns des autres mais c’est difficile d’oublier qu’un jour ce sera terminé. »

Et si la gestion des relations entre expatriés peut s’avérer compliquée, il semble tout aussi difficile d’entretenir les liens avec ses amis restés en France. « On n’est plus dans le même quotidien et ils continuent leur vie sans nous, observe Emilie. J’ai parfois l’impression d’être dans un entre-deux avec d’un côté le pays d’accueil dans lequel tu ne te sens pas toujours intégré et de l’autre ton pays avec qui tu vis désormais en décalage. »

Le choc du fossé culturel : réseautage cordial et amis expatriés

Les différences culturelles peuvent aussi compliquer l’adaptation et venir ainsi renforcer la solitude. Juliette, 26 ans, vit à Los Angeles depuis un an et ressent un manque au quotidien. Productrice de film, elle a suivi sa petite amie acceptée dans une université californienne et a tout de suite ressenti un gros choc culturel à son arrivée. « Je suis une vraie parisienne de nature et j’adore improviser une petite terrasse en bas du bureau une fois le travail terminé pour boire des verres, confie-t-elle, mais ici impossible, ça n’existe pas. » Aujourd’hui encore, pas un jour ne passe sans que Juliette aimerait être à Paris, au point d’écouter la matinale de France Inter au réveil pour se donner l’illusion d’être à la maison.

Par ailleurs, l’imaginaire autour des relations sociales et les codes n’est pas le même partout. Par exemple, la profondeur des liens n’est pas la même en Amérique du Nord qu’en Europe. « À Los Angeles, les gens viennent “faire carrière” donc tout le monde essaye d’abord de se créer un réseau, de networker, explique Juliette. C’est comme si chaque nouvelle relation avait pour objectif d’obtenir une faveur derrière, être pris sur un tournage, rencontrer des personnes importantes ».

Mais cette superficialité des rapports découle aussi de l’organisation de l’espace. Los Angeles dont la superficie s’étend sur 1299 km2 se pratique presque uniquement en voiture. « Tout le monde est finalement assez seul à LA, confie Juliette. Puisqu’on fait très vite 30min/1h de route pour aller quelque part, il faut s’organiser bien à l’avance pour se voir. » Or cette absence de spontanéité freine les rencontres et l’empêche de créer des liens solides sur la côte ouest.

À l’étranger entre compatriotes et expat’

Quand Emilie emménage dans la capitale espagnole, son objectif est clair : elle n’est pas venue ici pour ne fréquenter des Français. Mais passé l’effervescence du début, elle se rend compte que mis à part les quelques échanges avec des mamans à la sortie d’école de ses enfants, elle n’a toujours pas d’amis avec qui partager son quotidien. « Certes les Espagnols sont très ouverts à première vue, mais ils ont aussi un rapport à l’amitié qui est particulier, nuance Emilie. Personne ne va te proposer de venir boire un thé à la maison ou d’organiser un dîner, à moins de faire déjà partie de leur cercle très restreint, et il faut s’adapter à ces codes qui ne sont pas les mêmes que les tiens. » Au bout de deux ans, Emilie comprend que se lier avec des locaux sera plus difficile que prévu et souffre de cette situation. « C’est dur de ne partager aucune traditions, aucuns repères culturels, d’être seule à manger sa galette des rois ou pour faire des blagues sur un film culte. » Quand le COVID arrive et que les confinements s’enchaînent, elle se sent plus isolée que jamais et commence à approcher des groupes d’expatriés, à aller à la rencontre des associations. Notamment un réseau d’entrepreneurs féminins avec qui elle lie de profondes amitiés. « Aujourd’hui je suis entourée de français mais aussi d’expatriés étrangers qui sont devenus des amis très proches, raconte-elle. J’ai compris que je ne reniais pas ma vie espagnole en côtoyant des Français au quotidien et surtout ça m’a permis de trouver un équilibre et de me sentir entourée. »

La solitude : un sujet tabou

Enfin cette solitude peut aussi être nourrie par la dimension tabou des sentiments ressentis par les expatriés. «Tabou car le niveau de vie augmente et que l’on n’ose pas raconter les difficultés derrière la réussite sociale qui s’affiche aux yeux de tous, relate Pascal Couderc. Mais aussi auprès de la famille qui souffre de cette séparation et du choix d’être parti vivre loin d’elle. » Il n’est pas rare pour les expatriés de ressentir de la culpabilité à leur égard et ces derniers préfèrent alors taire la solitude pour ne pas les contrarier davantage. La peur de l’échec et du jugement vient donc renforcer davantage cet isolement en dissimulant la réalité du quotidien.

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir un jour pris mon téléphone pour appeler ma famille ou mes amis et leur dire que je me sentais seule, c’est quelque chose que j’ai beaucoup gardé pour moi, en atteste Emilie. Je me sens privilégiée de vivre cette expérience et je n’avais pas envie d’entendre les reproches que l’on peut faire dans la mesure où c’est une situation qu’on a choisie. »

Elle ajoute aussi que ses parents et beaux-parents ont été tellement affectés par leur départ et la séparation avec leurs petits-enfants qu’il était inimaginable pour elle de s’en plaindre. « En revanche, ça me tient à cœur d’écrire sur mon blog à ce sujet et je suis stupéfaite du nombre de retours que j’ai sur le site et sur Instagram, ajoute-elle. Le nombre de témoignages que je reçois de gens, surtout des femmes, qui vivent la même situation, le même tiraillement culturel en permanence, me fait prendre conscience que je ne suis pas seule. »

Comment gérer cette solitude à l’étranger ?

Exprimer son mal-être

Il est crucial de parler de cet état de blues qui n’a rien d’anormal. « À force de la dissimuler à son entourage et même à soi-même, la solitude se renforce, on nous renferme sur nous-mêmes et le mal du pays ne fait que grandir, explique Pascal Couderc. Parfois même jusqu’à développer des formes d’addiction comme l’alcool ou la drogue pour pallier l’isolement et ainsi créer de véritables risques pour la santé physique et mentale. » Alors n’ayez pas peur de l’exprimer ! Seule une prise de conscience claire vous permettra d’en sortir. « Dans un premier temps, si possible, il faut essayer d’échanger avec d’autres expatriés qui, potentiellement, peuvent vivre de pareilles émotions, recommande le psychanalyste. Car la famille d’origine n’est pas toujours le meilleur interlocuteur. Beaucoup de membres de votre famille n’auront qu’une envie : que vous rentriez et cette envie risque d’”infiltrer” leurs conseils. »

Garder un lien avec ses proches

Autre point essentiel : garder un lien équilibré avec son milieu d’origine en multipliant les prises de contact pour continuer de nourrir les liens affectifs. « En effet, il n’y a rien de mieux pour lutter contre l’isolement que d’appeler ses proches, confirme Antoine. On prend des nouvelles de ceux qui sont loin de nous, ça fait du bien et ça redonne un coup de boost pour se motiver à aller à la rencontre des gens. » Car il est évident qu’un véritable effort d’adaptation culturel face à l’autre est aussi de mise. En cela, le lien avec les proches restés en France permet de retrouver une stabilité affective lorsque les contacts au quotidien viennent à manquer. Et ainsi refaire le plein d’énergie pour continuer d’avancer !

Se faire des amis ailleurs qu’au travail

Pour ne pas s’isoler quand on est nouveau dans une entreprise à l’étranger, il semble plus aisé de sympathiser avec ses nouveaux collègues. « Mais si de belles rencontres émergent souvent du cadre professionnel, il est aussi important de fréquenter des gens qui ne font pas partie de ce cadre justement pour ne pas compter uniquement sur le travail au risque de trop s’y accrocher », conseille Pascal Couderc. C’est là où les groupes d’expatriés et associations peuvent être une bonne solution. D’autant que rencontrer des gens qui font des métiers différents et vivent d’autres expériences offre une richesse précieuse, tant dans la relation que pour l’ouverture d’esprit.

Rejoindre des groupes d’expatriés

Pour Emilie, rejoindre des groupes d’expatriations ou n’importe quelle association, que ce soit autour de l’apprentissage de la langue, autour du sport, de la cuisine a été crucial. « Non seulement car cela offre la possibilité de casser le rythme du quotidien qui peut être lourd à vivre tout seul, confie-t-elle. Mais aussi car cela permet de pouvoir se confier à des gens qui vivent exactement le même quotidien que vous. » Idem pour Juliette qui s’est récemment inscrite à des cours de dessin hebdomadaires qui la poussent à sociabiliser au moins une fois par semaine avec ses pairs. Il s’agit alors de trouver le bon équilibre entre l’intégration dans le tissu local avec l’apprentissage de la langue, les efforts mis en place pour se confronter aux codes autant que dans l’intégration du tissu francophone. « Je n’aurais jamais pensé ça il y a cinq ans mais je me rends compte aujourd’hui à quel point échanger avec des gens qui comprennent ce que tu vis est inestimable », conclut Emilie.

Finalement, il est important de rappeler que la solitude quand on est expatrié est tout à fait normale. Mais que des solutions existent pour vivre cette expérience de la meilleure manière qui soit. À commencer par en parler.

Article édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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