« Gagnant du Loto et multi-millionaire, je suis resté agent de sécurité »

08. 2. 2024

6 min.

« Gagnant du Loto et multi-millionaire, je suis resté agent de sécurité »
autor
Manuel Avenel

Journaliste chez Welcome to the Jungle

přispěvatel

Denis*, la quarantaine, marié et père de deux enfants a tout d’un homme ordinaire. Sauf que, depuis qu’il a coché les bons numéros du Loto, il y a quatre ans, il est multi-millionnaire. Avec 8,5 millions d'euros empochés, il continue, par delà toute considération économique, à travailler dans la même entreprise, en tant qu’agent de sécurité. Pour l’amour du risque et du baby-foot ? Il nous explique ses raisons.

Avant de gagner au Loto, cela faisait quatre ans que je travaillais dans une entreprise de sécurité. Si cet événement a changé pas mal de choses dans ma vie, ce qui n’a pas vraiment évolué, c’est ma vie professionnelle, puisque quelques années après avoir touché le gros lot, j’occupe toujours le même poste.

Bingo, jackpot, pactole, plein aux as !

Pour vous mettre dans le contexte, je travaille dans la sécurité. Garde du corps, gardien d’immeuble, ce genre de chose. Avant d’être millionnaire, je cumulais deux jobs, un de jour et l’autre de nuit, afin de joindre les deux bouts et rembourser un crédit que j’avais contracté avec ma femme. Nous étions un peu pris à la gorge et lessivés entre le travail et les enfants, quand nous avons gagné 8,5 millions d’euros au Loto. Je me souviens, c’était un week-end, j’avais joué des numéros que j’ai, comme d’habitude, d’abord flashé sur l’application de La Française des Jeux. Mais cette fois, l’appli affichait que j’avais gagné, sans mentionner de somme. Alors, pour vérifier, nous avons tout de suite téléphoné à ma belle-mère pour connaître les chiffres qui étaient écrits sur le journal. Et puis là, on a réalisé qu’on avait remporté la mise. Nous avons ensuite cherché à contacter la Française des Jeux par tous les moyens. En pleine euphorie, je ne m’étais même pas rendu compte que le numéro (celui destiné aux grands gagnants) était encré noir sur blanc de manière super lisible sur le ticket. Bref, nous décidons de nous ruer chez le buraliste, mais comme tout était fermé ce week-end-là, nous avons gentiment attendu l’ouverture du bureau de la ville où nous habitons pour nous confirmer notre gain le lendemain… Qu’est-ce que cela a changé pour moi ? Au début, pas grand chose.

Au grand loto de l’univers, j’ai tiré le bon numéro

L’évolution a été progressive. Par exemple, si je regarde aujourd’hui moins mon compte en banque, au début, j’ai gardé ce petit rituel. Ce « bon » réflexe de la fin du mois pour savoir si toutes les dépenses allaient passer. Je continuais d’angoisser en me demandant « Est-ce qu’on va être à découvert ou pas ? » Mais quand on gagne une telle somme, les fins de mois difficiles n’existent plus.

Rapidement, j’ai décidé d’arrêter mon job de nuit, sans claquer un « au revoir président » comme on l’imagine. Pour une fois, la chance avait tourné en notre faveur. N’était-ce pas le destin après tout ? Je ne sais pas. En tout cas, gagner nous a permis de renflouer nos crédits et de nous projeter un peu plus vers l’avenir. Lucide, je me suis dit qu’on allait pouvoir souffler et commencer à vivre un peu, à faire des voyages. Je partais du principe qu’il ne servait à rien de poursuivre ce boulot, j’ai donc formé une personne plus jeune qui a pris ma place. Pour autant, et cela va peut-être vous surprendre, je continue à travailler 35h par semaine à mon autre poste dans la boîte qui m’employait.

Ne pas tout flamber

En général, on se dit : « Si je gagne le loto, je démissionne et je me casse. » Mais si j’étais le premier à le dire et je suis certainement le dernier à le faire. Je suis resté dans mon travail, pour plusieurs raisons. La première est très simple, il y a une bonne entente avec mes collègues et travailler me permet de conserver un certain lien social.

Deuxième chose, travailler me permet de garder la tête sur les épaules. En gagnant beaucoup d’un coup, on pourrait flamber façon Scarface. On a envie de quelque chose ? On l’achète sans réfléchir, parce qu’on sait qu’on peut. Mais faut se rappeler, selon moi, que l’argent reste difficile à gagner pour beaucoup de monde. Même si pour nous, cette chance a facilité notre vie, je ne me mets pas au-dessus de mes collègues. Quand je bosse, j’estime qu’on est tous dans la même merde si vous me passez l’expression. Je reste connecté aux réalités des gens que je côtoie. Et quand on travaille, on comprend que la vie peut être difficile pour certains. J’ai de plus en plus conscience qu’il est de plus en plus dur d’avoir un salaire correct qui permet de payer ses crédits, son loyer tout en vivant décemment.

« Eh mec, elle est où ta Renault 5 ? »

J’ai préféré garder ce changement de vie secret au boulot, car j’opère dans un domaine où il ne faut pas trop prononcer le mot argent. Après, mes collègues ne sont pas bêtes et remarquent que je ne viens plus au taf en Renault 5, mais que je roule avec la dernière Audi. En revanche, ils gardent la même attitude avec moi. Il faut savoir que j’ai toujours été assez sympa et avenant avec eux et je suis resté le même : un grand imbécile, plutôt marrant doublé d’un généreux couillon.

On rigole bien ensemble et il y a toujours eu des petites attentions. Par exemple, c’est toujours moi qui payais le café et j’invitais déjà souvent quand on faisait des restos. Aujourd’hui, je le fais juste un peu plus car je sais que je peux me le permettre. Parfois, on insiste, on me vole ma carte et on me dit non, que cette fois ce n’est pas mon tour de payer. Il y a un échange, du respect et j’accepte volontiers qu’on m’invite à déjeuner, car je ne veux mettre personne mal à l’aise.

Voilà pourquoi je n’ai pas voulu changer de travail, malgré l’absence de nécessité. J’aurais aussi pu réduire mon temps de travail, mais non. Bien sûr, il m’arrive de me dire « Denis, pourquoi tu vas bosser un week-end à 7h du matin alors que tu n’en as pas besoin ? » Les potins, les discussions à la machine, les « tu as vu ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? » ça crée des liens et c’est ce qui me permet de venir au boulot tous les matins. De plus, ne rester qu’à la maison ou faire des voyages sans cesse, à un moment donné, on tourne en rond.

« Oh là celui-là, il y a du pognon. »

Il est vrai que certaines choses changent tout de même du point de vue de mon rapport au travail et notamment à la hiérarchie. C’est-à-dire que… je ne crains plus vraiment de me faire virer. Cette peur qui faisait qu’on pouvait m’asséner un « si vous ne le faites pas, vous allez prendre un avertissement et au bout de trois, vous serez virés », a disparu. Le fait que j’ai plus d’argent que mes patrons ne me dérange pas : chacun garde sa place et moi je fais mon travail.

J’ai été éduqué à être consciencieux, à toujours respecter le travail que je faisais et les personnes qui étaient autour de moi, donc ça, ça ne change pas. En revanche, quand on veut me faire prendre des risques, je dis non à ma hiérarchie qui a bien compris que je ne me laissais plus faire. On a trouvé une sorte d’accord tacite.

Car c’est un métier qui peut être dangereux et où l’on est amené à voir des personnes qui sont un peu instables mentalement. Chaque jour, il faut veiller, observer, faire attention. Est-ce que j’ai pour autant envisagé de changer de carrière ? Non. Je ne pourrais me passer de l’adrénaline du métier. Et puis, changer signifierait recréer des liens de confiance, au risque d’être pointé du doigt parce qu’on semble avoir un train de vie aisé qui pourrait provoquer des « Oh là, celui-là, il y a du pognon ». Je n’en ai pas envie. Si un jour la mentalité change, ou si mes collègues partent faire autre chose parce que ça arrive et qu’on ne reste plus toute sa vie dans la même entreprise, alors il sera peut être temps pour moi de quitter mon travail.

Transmettre des valeurs aux enfants avant le patrimoine

Dans mon entourage proche, on avait déjà fait le tri dans nos amis et quand nous avons gagné, ceux qui étaient encore autour de nous n’ont pas trop fait gaffe. Ils n’ont pas vu beaucoup de changements, mis à part qu’on était un peu plus aisé. On en a parlé à certains qui ont compris et sont restés les mêmes. Ce n’est pas parce qu’on gagne au Loto qu’on est plus fort ou plus puissant que les autres. On reste des êtres humains avec les mêmes valeurs.

Ma femme a arrêté de travailler pour des raisons de santé et gère notamment les dons que nous faisons aux associations. Mon salaire est reversé à des causes sportives, à des associations d’hôpital pour les handicapés. Je suis rémunéré légèrement au-dessus du SMIC avec la prime liée au risque, je dois percevoir autour de mille six cents euros nets. Si cette somme paraît dérisoire, elle a une importance, parce qu’elle permet de garder la valeur de l’argent.

Mes enfants ne sont pas en âge de travailler et ils ne sont au courant de rien en ce qui concerne le gain. Nous leur dirons certainement plus tard, mais je veux qu’eux aussi connaissent la valeur de l’argent et du travail. Ils doivent savoir que ça ne tombe pas du ciel et que papa et maman ont beaucoup travaillé avant d’en avoir. Personnellement, j’ai commencé à travailler très jeune. À ce propos, j’ai une anecdote qui illustre bien ce côté « on n’a rien sans rien » avec l’achat que j’ai fait avec mon premier salaire : un vélo. Ce n’était pas le plus beau, il était d’occasion et je l’ai pas mal bricolé avant de pouvoir le faire rouler, en ajoutant des freins et en posant un nouveau guidon. Quand j’ai enfin pu l’enfourcher, je faisais le coq parce que je me disais que j’avais mis les mains dans la merde pour débourser huit cent cinquante francs à l’époque. C’était une grande fierté pour moi. Bon, j’ai fini par me le faire voler, mais n’est-ce pas le destin d’un vélo ? Ce premier achat symbolique représente un peu ce que j’aimerais transmettre à mes enfants.

J’ai gagné au Loto, j’ai un boulot qui me permet d’être stable socialement et de garder les pieds sur terre. Aujourd’hui cette vie me suffit et pourquoi pas l’envisager jusqu’à la retraite ?

Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat du témoin.

Article édité par Romane Ganneval ; Photo par Thomas Decamps.

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