Sueurs froides : « J’ai été gardien de nuit dans un musée, et c’était flippant »

28 oct. 2021

6min

Sueurs froides : « J’ai été gardien de nuit dans un musée, et c’était flippant »
auteur.e
Gabrielle Predko

Journaliste - Welcome to the Jungle

En 2006, du haut de mes 30 ans, j’ai pris pour la première fois de ma vie un job de veilleur de nuit au Palais de la Porte Dorée (à l’époque, musée des arts africains et océaniens, actuel musée de l’histoire de l’immigration, ndlr), dans le 12e arrondissement de Paris. Comme j’étudiais la musique, ce boulot était suffisamment tranquille pour me permettre de m’entrainer à la guitare pendant mes heures de service.

À ma grande surprise, j’ai remarqué que beaucoup de personnes fantasmaient cette vie. Celle de celui qui veille toute la nuit en solitaire pour pouvoir en parallèle s’adonner à une vie artistique (type romancier qui écrit à la lueur d’une petite lucarne dans sa loge, so dramatic.) Alors si pour vous cette situation a tout d’un début de film d’auteur, sachez qu’elle a bien failli se transformer en film d’horreur, à cheval entre un mauvais remake de Poltergeist et La nuit au musée… Je vous raconte un des plus gros flippes que j’ai vécu au travail.

Seul dans le noir

En tant que veilleur de nuit, mon job est assez simple : généralement, j’arrive sur place l’après-midi, je fais le tour des étages pour m’assurer que tout est en ordre, et, à la fin de la journée, une fois que les visiteurs ont quitté les lieux, je me retrouve seul dans cette grande bâtisse Art Déco. Là, je m’assure que toutes les portes soient bien fermées avant de regagner ma loge pour veiller toute la nuit à ce qu’il n’y ait ni intrusion, ni incendie, ni catastrophe. Mais je passe en réalité le plus clair de mon temps à jouer de la guitare et mater des émissions sur une petite télévision, thermos de café à la main pour me maintenir éveillé jusqu’au petit matin. Sur le papier, c’est plutôt chill.

Mais c’est tout de même un job très particulier : on peut passer d’un état de calme absolu à un stress intense en quelques secondes… Imaginez : il est 3h du matin, dans un immeuble des années 30, vous êtes paisiblement en train de faire passer le temps et d’un coup, une alarme stridente vous fait l’effet d’un électrochoc. Votre cœur bat au rythme d’une teuf de techno berlinoise. Vous cherchez la source de l’alerte puis identifiez qu’une fenêtre s’est ouverte. Mince. Vous tentez de vous rassurer en vous disant qu’un de vos collègues a simplement dû mal la fermer avant de partir. Mais pour aller vérifier, vous devez traverser le musée, seul - évidemment -, dans le noir complet - évidemment -, le tout, scruté par les masques africains exposés un peu partout et les aligators albinos de l’aquarium. Quand vous finissez par pénétrer dans ladite pièce, vous tombez sur les rideaux fantomatiques de la fenêtre ouverte en train de voltiger et les ombres des arbres du bois de Vincennes qui dansent au loin. Et aucun bruit, mise à part le sifflement du vent mêlé aux vrombissements du périphérique. Flippant, non ? Personnellement, j’ai beau essayer de rationaliser à chaque alerte pour ne pas rentrer dans la paranoïa, c’est peine perdue. Entre nous, j’ai déjà sursauté devant l’ombre d’un porte manteau… Et plus je suis vigilant, plus ce qui m’entoure m’apparaît comme un danger potentiel.

Parfois, il arrive même que les soigneurs verrouillent mal la trappe de l’aquarium (qui contient tout de même des petits crocos, pour rappel). Bon, le risque pour qu’ils s’échappent est faible, mais cela m’oblige à me rendre au sous-sol pour la refermer. Et comme dans tous les sous-sols, tous les éléments d’un bon film d’horreur qui se respecte sont réunis. Sombre ? Check. Poussiéreux ? Check. Labyrinthique ? Check. Frissons garantis. Autant vous dire que je ne vais pas m’y balader pour le plaisir.

Intrusion

Un soir, alors que je suis tranquillement dans mon alcôve en train de jouer de la gratte, une alarme retentit sur les coups des 23 heures. Le boîtier m’indique un numéro que je dois reporter sur un plan (papier ! Oui, nous sommes en 2006…) du musée pour identifier la pièce dans laquelle il y a un problème. Ça se passe au troisième étage. Puis une seconde sirène sonne. Je me replonge dans mon plan : il s’agit maintenant de la pièce juste à côté de la première. Cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose : quelqu’un est en train de se déplacer dans le musée et déclenche les détecteurs de mouvements sur son passage. Voilà. Ce que je redoute depuis le début est en train de se dérouler : cette fois, c’est sûr, je vais tomber nez-à-nez avec un bandit.

De nouvelles alarmes se déclenchent, la tension monte. Il est maintenant en train de descendre les escaliers. Ni une, ni deux, j’appelle mon responsable, parce qu’honnêtement, je suis tétanisé. Et alors que j’ai juste besoin d’un peu de réconfort, j’ai droit à ces douces paroles : « C’est une intrusion, c’est sûr ! Appelle tout de suite le commissariat du 12ème ». Merci bien… Je m’exécute. Par chance, les musées sont équipés d’une ligne directe pour joindre la police. Une fois prévenue, celle-ci me demande aussitôt de m’enfermer dans la loge en les attendant. Et je vous avoue que ça m’arrange bien…

Sauf que les alarmes continuent de chanter en cascade : l’intru approche, il arrive au rez-de-chaussée où je me trouve. Je n’ai jamais eu autant d’empathie pour les gentils des films d’action qu’à ce moment-là. Vous savez, ceux qui montent en tension au fur et à mesure que le sonar de leur sous-marin s’affole pour annoncer l’arrivée des méchants. Puis, je comprends au trajet des alarmes que celui qui est à deux doigts de me provoquer une crise d’angoisse prend finalement le chemin du sous-sol. J’ai eu chaud, mais je ne suis pas sorti d’affaire. J’essaye de me convaincre qu’il s’agit de quelqu’un qui est resté après la fermeture et qui s’est perdu. Mais 0,01% de moi reste persuadé qu’il s’agit de Guy Georges qui est venu me découper en morceaux. Et forcément, je n’écoute que cette infime partie de moi.

L’opération para-militaire

Dix minutes plus tard, j’aperçois par la fenêtre deux voitures en train de se garer devant le musée : une standard et une banalisée. Rapides ces flics. Spider Man et Batman claquent la portière de leur bagnole et alors que je m’apprête à sortir pour les accueillir, ils sautent par-dessus le grillage du musée, traversent le jardin et toquent à ma porte. C’est la BAC (Brigade Anti-Criminalité). Ils parviennent à me rassurer très rapidement puis m’expliquent que je vais devoir les guider dans le sous-sol pour mettre le grappin sur les malfrats. Ra-vi. On se lance alors dans une véritable expédition. Ils me précédent, bras croisés : flingue dans une main, lampe torche dans l’autre tels Martin Riggs et Roger Murtaugh dans l’Arme fatale. À chaque porte que nous ouvrons, l’un d’eux fait bouclier pour me protéger. Mais s’ils me font bien comprendre que ma sécurité est la priorité, je ne suis pas totalement détendu. Je n’avais jamais vu de personnes prêtes à utiliser leur arme… Personnellement, je tremble rien qu’à l’idée d’assister à une altercation. Alors je prie pour qu’on ne croise personne. Quand je pense qu’il y a trente minutes, j’étais tranquillement en train de jouer de la guitare…

Au bout de quelques minutes, fin du suspens : le reste de leur équipe - 3 ou 4 personnes prêtes à en découdre - qui les avait rejoints et s’était posté au rez-de-chaussée nous informe par talky-walky que les intrus sont cernés. En fait, il s’agissait simplement de deux ouvriers du chantier en cours à ce moment-là qui étaient restés travailler tard, sans prévenir personne… Tout ça pour ça ? Merci pour la frayeur les gars ! Soulagé, j’explique à la police que je croise ces mecs tous les jours et qu’il n’y a aucun danger, mais les deux armoires à glace en décident autrement : « On va quand même appliquer la procédure. Vous savez, des truands, on en voit tous les jours. » L’interrogatoire s’étale alors jusqu’à 2h du matin, avant que je puisse retrouver ma loge et ma très chère solitude. Bilan : plus de peur que de mal.

Fin du fantasme

Après cette nuit pleine d’émotions et de rebondissements, j’ai fini mon contrat sans trop d’encombre, rassuré d’avoir constaté qu’au moindre souci, des G.I déboulaient en moins de dix minutes.

Aujourd’hui, je garde un bon souvenir de ce job. J’aime raconter toutes les histoires un peu loufoques que j’y ai vécu à mes amis et à mon fils, comme celle où une caisse de bébé crocodiles s’est ouverte en plein milieu du hall du musée et qu’on s’est retrouvés à devoir courir après 10 mini reptiles en balade…

Forcément quand on exerce ce métier, notre entourage est avide d’anecdotes. Mais je me suis aussi rendu compte qu’il y avait un gros fantasme autour de cette profession. C’est peut-être l’idée de se retrouver seul face à soi-même qui séduit… ? Mais bon, je n’ose pas leur dire que même si j’ai vécu quelques histoires amusantes, 99% du temps, il ne se passait absolument rien. À part peut-être dans mon esprit… Et ça, on voit bien ce que ça donne dans The Shining !

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Édité par Eléa Foucher-Créteau

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