Devenir membre du CSE de sa boîte : opportunité ou cadeau empoisonné ?

19 oct. 2023

6min

Devenir membre du CSE de sa boîte : opportunité ou cadeau empoisonné ?
auteur.e
Sarah Torné

Rédactrice & Copywriter B2B

contributeur.e.s

S'asseoir à la table du comité social et économique (CSE), c’est un peu comme entrer dans la chambre des secrets de sa boîte. Dialogues, débats et décisions font le quotidien de ceux qui osent s’y frotter, quitte à découvrir les réalités -parfois crues- du monde de l’entreprise. Mais le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? Avez-vous tout intérêt à vous prêter à l’exercice ? Décryptage.

Bien qu’intrinsèquement noble, la mission de représentant du personnel au CSE n’est pas un long fleuve tranquille. Au-delà de l’image du défenseur des droits et du bien-être des salariés se cache une mission teintée de nuances, entre jeux de pouvoir, tensions et nécessaire diplomatie. Cette instance représentative du personnel, a non seulement un poids dans les orientations stratégiques et économiques de l’entreprise, mais aussi un impact palpable sur l’environnement et les avantages des salariés. Alors, comment naviguer dans ces eaux parfois tumultueuses, avec habileté et éthique ? Comment trouver l’équilibre entre être le porte-parole de ses collègues et maintenir une relation saine avec sa direction ? Comment assumer ce rôle avec panache, sans pour autant y perdre son latin (ou son équilibre professionnel) ?

Éclairage sur ces gardiens du bien-être en entreprise

Un rôle pivot au coeur des organisations

Les membres du CSE tiennent une place particulière dans l’organisation interne des entreprises françaises. « Ce sont les députés des salariés, les délégués de classe », illustre Elise Fabing, avocate spécialiste en droit du travail et cofondatrice d’Alkemist avocats. En prenant le pouls des besoins et des requêtes de leurs collègues pour les porter aux oreilles (plus ou moins) attentives de la direction, leur rôle oscille entre stratège et communicant. « Ce n’est pas uniquement distribuer des entrées pour le cinéma ou le parc Astérix, pointe notre experte. Le CSE c’est aussi, et surtout, des compétences économiques et sociales cruciales, en ce sens qu’il analyse et discute la situation financière, l’égalité femme/homme, ou encore l’impact environnemental de l’entreprise, parmi d’autres sujets. »

En marge de leurs activités quotidiennes, les membres du CSE se posent alors en gardiens protecteurs, veillant à ce que l’environnement de travail de leur structure reste sain et sécurisé. « Leur vigilance s’étend du respect des règles de sécurité à la prévention du harcèlement, sans oublier leur droit d’alerte en cas de danger imminent », précise encore Elise Fabing. Une influence qui modèle parfois la direction de l’entreprise de façon tangible : « Dans les grandes entreprises, ils peuvent peser dans les décisions d’investissements, les stratégies d’embauche, ou encore les décisions de suppression de poste. »

Des avantages à jouer dans la cour des grands

Plusieurs points forts se dessinent dans le fait de se glisser dans le fauteuil d’un membre du CSE :

S’offrir le perchoir idéal pour observer son entreprise : grâce à une vision panoramique permettant d’examiner les rouages et les enjeux stratégiques qui trament le quotidien de son lieu de travail. C’est comprendre les pourquoi et les comment des décisions, et mieux encore, c’est pouvoir y apporter sa touche personnelle. Pour la DRH Bénédicte Tilloy, la force de ce statut est qu’il permet de « comprendre les difficultés et ainsi pouvoir les défendre avec force et précision parce qu’on les a vues, vécues, analysées ».

Devenir l’artisan du changement : endosser ce rôle permet d’insuffler le changement, de ciseler les conditions de travail et de modeler un environnement plus sain pour ses collègues et soi-même. Un sentiment partagé par Sophie, une employée qui a choisi de devenir une membre active de son CSE : « Ça été une véritable révélation pour moi. Cela m’a non seulement ouvert des portes sur des dimensions de notre entreprise que j’ignorais, mais ça m’a également permis de connecter avec des collègues de divers départements, de comprendre leurs défis, et d’y répondre ensemble. »

Intégrer une académie du développement personnel (et professionnel) : leadership, négociation, communication, prise de décision deviennent un nouveau quotidien, sculptant en soi des compétences précieuses. Ces dernières se valorisent et peuvent même, qui sait, être les piliers d’évolutions futures, dans sa carrière et au-delà.

Au-delà des paillettes, des dilemmes à ne pas minimiser

Devenir membre du CSE implique d’évoluer dans un rôle parfois plus ingrat qu’il n’y paraît :

Devenir un équilibriste social : par essence, c’est devenir un acrobate en équilibre précaire entre les attentes des salariés et les réalités de l’entreprise. Ses collègues, avec leurs divers métiers et vécus, lui soumettent un éventail de besoins parfois contrastés, voire opposés. Une position qui « implique d’aller au-delà des narratifs partagés par les managers pour donner voix au chapitre à chaque singularité », ajoute encore Bénédicte Tilloy. Le membre du CSE assemble un puzzle complexe, où chaque pièce demande à être considérée avec attention et respect.

Prendre part à un théâtre d’ombres : il faut trouver l’équilibre entre l’expression visible des besoins salariaux et les machinations syndicales ou managériales moins apparentes. Dit autrement, apprendre à manœuvrer au-delà de certains jeux politiques internes, qui peuvent chercher à distraire ou détourner de l’essentiel. « Ça semblait être une opportunité en or de faire bouger les choses, rembobine Marc, militant engagé et ex-membre du CSE de sa structure. Mais je me suis rapidement retrouvé coincé dans un cercle vicieux, où chaque effort pour améliorer la situation semblait simplement creuser des divisions plus profondes entre les différentes parties. »

Subir un potentiel impact négatif sur sa trajectoire professionnelle : l’investissement au sein du CSE peut être à double tranchant dans le parcours d’un salarié. Si pour certains, ce rôle peut révéler et affiner des compétences de leader, pour d’autres, il marque leur carrière d’une empreinte difficile à estomper. « Il y a des cas d’élus du CSE qui sont victimes de discrimination sur leur carrière en raison de leur rôle. On voit des évolutions professionnelles stoppées, de primes non versées », pointe Elise Fabing, et ce en dépit de la protection légale prévue par le Code du travail qui stipule qu’« ils ne peuvent pas être sanctionnés en cas de désaccord avec l’employeur ».

3 conseils pour revêtir le statut sans heurt

Que vous endossiez déjà ce rôle ou que vous souhaitiez vous lancer, voici trois conseils pour manœuvrer à travers les défis et les opportunités du statut de membre du CSE :

1. Travailler les compétences adéquates

S’engager au sein de son CSE nécessite certaines qualités, qui vont bien au-delà de la simple volonté de représenter ses collègues. Comme le souligne Bénédicte Tilloy, « une chose indispensable est une très bonne connaissance des métiers que l’on représente ». Cela permet non seulement de comprendre les défis et préoccupations des salariés, mais aussi d’avoir « une vision plus juste que celle que les managers peuvent partager ». Pour cela, des heures de délégation sont accordées : il s’agit de 10 à 34 heures rémunérées par mois, posées sur le temps de travail. Elles permettent non seulement de rencontrer et d’échanger directement avec ses collègues, mais aussi de comprendre et d’observer leurs défis et préoccupations quotidiennes. Une immersion qui favorise une représentation authentique et informée des besoins au sein du comité.

Mais ce n’est pas tout. La capacité de leadership est, elle aussi, primordiale. Être capable d’écouter activement et de comprendre les préoccupations des salariés est une chose, mais être en mesure de les présenter efficacement au patron en est une autre. Il est essentiel d’éviter les « batailles verbales » et les « joutes oratoires » grâce à de solides compétences en négociation, notamment lors de situations délicates ou controversées. En cela, l’excellence professionnelle est un plus non négligeable : être perçu comme un role-model dans son travail quotidien accentue la relation de confiance avec son management.

2. Trouver les bons soutiens

Personne n’est censé connaître toutes les subtilités du rôle du CSE dès le premier jour. « Pour que ça fonctionne bien, il faut que chacun connaisse ses responsabilités, ses droits et ses devoirs », précise la DRH Bénédicte Tilloy. En cela, les élus bénéficient de formations obligatoires, à la charge de l’employeur. Les représentants peuvent également être conseillés par des experts externes, comme un avocat ou un expert-comptable. Si leurs services ont un coût, le CSE dispose heureusement d’un budget de fonctionnement, pris en charge par l’employeur en fonction de sa taille et de ses ressources. Il sert notamment à traiter de sujets sensibles (ex: enquête en cas de harcèlement ou de discrimination) ou d’agir en justice si le CSE se retrouve entravé dans son fonctionnement.

De façon plus personnelle, Bénédicte Tilloy recommande à tout membre du CSE de se faire épauler. « C’est bien d’avoir un mentor, ajoute-t-elle. Lorsqu’on devient manager, il est conseillé de faire du coaching… Pour un représentant du personnel, c’est la même marche à adopter. » Avoir quelqu’un pour être guidé et conseillé, que ce soit un mentor, un coach ou même une formation syndicale, peut faire toute la différence.

3. Parvenir à l’équilibre entre son statut et son job

L’un des défis majeurs que rencontre un membre du CSE est de jongler entre ses responsabilités professionnelles quotidiennes et son rôle au sein du comité. « Il exerce à la fois un métier dans l’entreprise et il a le rôle d’être la synthèse des attentes des salariés », résume Bénédicte Tilloy. Le secret ? Trouver l’équilibre commence par une bonne communication, notamment avec son manager : « Ce qui est important c’est de faire la part des choses : que le N+1 sache dans quelle situation se trouve la personne. »

C’est en s’immergeant dans ces deux univers – celui de l’employé et celui du membre du CSE – que l’on peut vraiment créer un pont entre les aspirations des collègues et les objectifs managériaux, façonnant ainsi un milieu de travail où les besoins et les préoccupations de chacun sont reconnus et pris en compte.

Article édité par Mélissa Darré, photo par Thomas Decamps.

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