Réalité du monde du travail vs discours d'école de commerce : le grand décalage

24 mai 2022

8min

Réalité du monde du travail vs discours d'école de commerce : le grand décalage
auteur.e
Manuel Avenel

Journaliste chez Welcome to the Jungle

Au début du mois, une sortie médiatique a suscité nombre de réactions et de détournements sur les réseaux sociaux. Dans un court extrait vidéo, auquel vous n’avez sans doute pas échappé, l’entrepreneuse Claire Despagne évoquait la difficulté de recruter des stagiaires qui plus est, prêts à bosser plus de 35h par semaine… Au-delà de la vive indignation et du bad buzz, son propos pointait le “paradoxe” entre une réalité économique violente et les attentes supposément irréalistes des jeunes générations. « Les écoles de commerce bourrent le crâne à leurs étudiants en leur disant qu’à la sortie d’école, ils peuvent prétendre à des premiers salaires bruts annuels à 45 000 euros (…) Vous avez alors des étudiants de 21-22 ans qui me disent « moi à moins de 45000 euros je ne viens pas ».

Avec Maurice Midena, auteur de l’enquête “Entrez rêveurs, sortez manageurs : formations et formatage en école de commerce” (2021), nous avons voulu questionner ce décalage entre les espérances - notamment salariales - des jeunes diplômés d’écoles de commerce et la réalité du marché du travail.

Vous avez-vous même étudié en école de commerce et publié une enquête intitulée « Entrez rêveurs, sortez managers ». Que vous a évoqué cette interview qui a fait beaucoup de bruit ?

J’avoue que l’extrait de Claire Despagne m’a un peu fait tomber de ma chaise : on y trouve tous les ingrédients pour un bad buzz, rappelant la vidéo de Théobald de Bentzmann de Chefing il y a quelques années : de l’arrogance managériale et de l’inculture économique… Mais il faut quand même souligner que le harcèlement qu’elle a subi a été assez terrible.

C’est cocasse qu’une cheffe d’entreprise soit si peu au courant des dynamiques du marché du travail. Surtout auprès des « talents » comme on dit maintenant, qu’elle cherche à recruter. Selon la CGE (Conférence des grandes écoles), le salaire moyen en Île-de-France est à plus de 37 000 euros, pour les diplômés de Business School en 2020, un an après la fin des études. Alors oui, 45 000 en sortie d’école, ça se trouve, même auprès de jeunes structures. Quant aux candidats de 21 ans, ça ne correspond pas vraiment à l’âge que l’on a généralement en sortie de programme de grande école.

Ce que raconte cette séquence, c’est une cheffe d’entreprise qui se rend compte que pour attirer des diplômés des grandes écoles, les entreprises, et notamment les petites structures, n’ont pas forcément ce qu’il faut. Et pour certains entrepreneurs, ça crée une espèce de frustration malsaine que l’on ressent très bien dans la vidéo : « Quoi ? Tu ne veux pas travailler pour moi parce que je ne suis pas capable de m’aligner sur tes demandes. » Bah oui, les étudiants se disent qu’ailleurs, ils trouveront sûrement mieux. Il y a aussi, dans cette vidéo, la question du temps de travail. C’est un secret de polichinelle : dans bon nombre de “jeunes pousses” et de cabinets de conseil, on est plus proche des 50h que des 35h réglementaires. Et à ce compte-là, il est évident que des jeunes entrants sur le marché du travail soient exigeants sur leur rémunération - quand ils le peuvent. La normalisation du stakhanovisme startupien est tout bonnement insupportable.

Et qu’en est-il de cette affirmation de « bourrage de crâne » ? Dans votre livre vous parlez de formatage, mais que fait-on miroiter aux étudiants qui entrent en école de commerce ?

Le bourrage de crâne que je décris dans mon livre est davantage celui d’un formatage idéologique - vers l’adhésion aux dogmes capitalistes et libéraux - et comportemental - l’incorporation de la posture managériale. Étrangement, cette séquence m’a rappelé qu’on parle assez peu de salaire en école de commerce. Ce n’est pas vraiment un sujet de discussion notable entre les étudiants, ni avec le corps enseignant. Car il est tenu pour acquis que le salaire sera « bon » - en vérité « bon » est un euphémisme, le salaire moyen en sortie d’école est largement supérieur à la moyenne nationale. En termes de salaires, on ne fait donc pas miroiter grand-chose, à part les données qui sont publiques, à savoir celles revendiquées par les écoles et celles publiées par la Conférence des grandes écoles (CGE), qui sont des données, certes discutables, mais globalement assez fiables.

Après, il est clair que dans leur orientation, la question de la rémunération peut jouer un rôle dans le choix des étudiants : on fait rarement de la finance par passion pour les tableurs Excel ou pour la gestion de fusion d’entreprises. Mais ce qui attire aussi dans les métiers de la finance par exemple ou de la stratégie, c’est moins la rémunération - qui est extrêmement attractive on va pas se mentir -, que l’aura de la profession, le statut social qui l’accompagne et la possibilité de mener des carrières dans des hautes fonctions, dans des grandes entreprises. Cela peut paraître complètement contre-intuitif, mais chez les jeunes diplômés et les étudiants d’école de commerce, la rémunération n’est pas fondamentalement un sujet d’intérêt. Car au fond, elle ne se pose jamais vraiment comme un problème. Au moins au début…

Martin Parker, ancien professeur d’école de commerce, écrivait dans un article du Guardian qu’on enseignait principalement aux élèves « à réaliser des profits. » On résume très souvent ces étudiants à leurs ambitions salariales. À croire que c’est la seule motivation de ces étudiants ?

On les résume souvent à ça par paresse journalistique. Le salaire a au moins le mérite d’être une donnée quantitative, facile à recueillir, assez disponible donc ça fait des idées d’angle pas trop compliqués à traiter. En outre, comme on parle souvent de salaires mirobolants pour le commun des Français, ça génère aussi du clic à moindre frais. Mais en vérité, ça fait tout de même pas mal d’années qu’on parle aussi beaucoup de la question du « sens », de l’importance de vouloir « évoluer dans un milieu bienveillant », d’adhérer au projet, à la culture des entreprises.

Mais aussi de la déception, de la perte de ce sens justement et de tout ce qui va avec, du verso du récit du bonheur en entreprise : burn out, crises existentielles, ennui, reconversions, etc. Et à mon avis, cela explique le côté « rapace » des diplômés - mais cela arrive quelques années seulement après le début de carrière. Une fois que l’on a compris, de façon consciente ou vaguement inconsciente que la grande majorité des carrières que l’on peut embrasser à la sortie des écoles de commerce ne pourront jamais être à la hauteur des promesses de responsabilisation, d’impact, et d’épanouissement, alors c’est là qu’on commence à être plus exigeant sur la rémunération. Car la seule promesse que peut vraiment tenir ce genre de carrières, c’est la rémunération. Le reste n’est souvent que déception, ou illusion.

Vous parlez de déception des jeunes diplômés face aux promesses de responsabilisation, d’impact, et d’épanouissement… Et l’enquête de la CGE 2022 démontre qu’en réalité le salaire n’arrive qu’en 5e position des préoccupations des élèves. Le décalage entre promesse et réalité se joue-t-il plutôt sur ces points ?

En effet, je pense que les diplômés font en fait l’expérience réelle de la vie en entreprise, remettant en question toutes leurs illusions et fantasmes, savamment entretenus par les discours tenus par les écoles et les entreprises. C’est ensuite à eux de voir s’ils se plient à cette réalité, et dans quelle mesure ils tacheront de tirer leur épingle du jeu.

Les étudiants d’école de commerce s’insèrent dans un marché du travail qui peut leur proposer des salaires extrêmement favorables, eh bien ils en profitent, point. S’ils parviennent à négocier pour atteindre des salaires à cinq zéros, d’un point de vu libéral, ça ne me choque pas. Du reste, en effet, pour les jeunes diplômés, le salaire n’est pas la première des priorités. Et pour cause, leurs niveaux de rémunération sont d’emblée très confortables, ils ne se sentent pas vraiment toujours légitimes - et n’ont pas non plus forcément les compétences pour demander davantage.

D’autres critères de l’ordre du « sens » que l’on donne à son travail entrent en effet en jeu en début de carrière, car l’heure est encore à l’envie de concilier sens et profession « managériale ». Mais ça n’a pas grand chose de nouveau. En réalité cette question du sens, se pose déjà chez les jeunes diplômés depuis plus de vingt ans. Si le phénomène est surexposé médiatiquement, la réalité statistique est - quand on arrive à la faire éclore - toujours excessivement minoritaire. D’autant que, plus la carrière avance, plus cet objectif de concilier sens et carrière se heurte à des nécessités et contingences matérielles qui prennent le pas sur les vocations : à savoir devenir propriétaire, mettre de côté pour les études des enfants… Car quand on a commencé sa vie avec un salaire de 40 000 euros, il y a peu de chance que l’on s’en contente dix ans après la sortie d’école.

Pensez-vous que ce décalage soit un invariable de toutes les grandes écoles ? J’ai en tête la critique d’Emmanuel Todd envers l’ENA, fabrique de « crétins diplômés » à qui on a rabâché qu’ils étaient les meilleurs durant toute leur scolarité et qui peuvent déchanter après.

Des retours que j’ai eu d’étudiants d’IEP ou d’écoles d’ingénieur sur mon travail, il semble en effet que les dynamiques à l’œuvre en école de commerce se retrouvent dans le reste des grandes écoles - avec des nuances évidemment. J’ai beaucoup réfléchi justement à cette expression de Todd que je trouve intéressante en première instance, car sujet à polémique, mais qui, à cause du terme « crétin », ne rentre pas vraiment dans le vif du sujet. Je montre dans mon livre que pour les étudiants d’école de commerce, se produit un phénomène d’abrutissement intellectuel : ils lisent peu, ne suivent quasiment plus l’actualité, vivent en phase clos et se déconnectent du monde. Si vous ajoutez à ça trois gueules de bois hebdomadaires et des sessions de cassage de glaçons avec le front, vous obtenez des comportements bestiaux qui sont plus propices à l’assimilation de l’esprit du capitalisme intrinsèque aux écoles de commerce, qu’à l’élévation de l’esprit et la pensée critique.

Cet abrutissement intellectuel conduit à ce qui m’apparaît comme le plus délétère dans la formation intellectuelle et comportementale de ces étudiants : l’annihilation de leur imaginaire. Pour créer de nouveaux objets parfaitement calibrés pour le capitalisme libéral, là il n’y a pas de problème, on vous sort la nouvelle start-up disruptive sur le marché des olives connectées ou des nouvelles pratiques managériales à base de réunion pendant des séances d’aquabike. Mais en dehors de ce cadre, point de salut. Ils ont en réalité trop peu de connaissances, en dehors de leur sacro-sainte culture-générale, pour penser le monde autrement, imaginer des modes d’organisation du monde économique, d’engagement, d’action concrète, de « nouveau paradigme » comme dirait l’autre, en dehors du carcan capitalistique. En somme, je suis convaincu que ce qui caractérise le plus les « crétins diplômés », c’est le manque d’imaginaire politique.

Pour Maher Kassab, PDG de Gallileo Business Consulting, les élèves de ces écoles arrivent en position de force sur le marché et leurs prétentions salariales s’expliquent aussi par le fait que les entreprises choisissent de « se surfocaliser sur ces écoles ». Pour lui, « c’est aux entreprises de sourcer des étudiants venant d’horizons différents. » Qu’en pensez-vous ?

Penser que les entreprises devraient aller sourcer ailleurs pour permettre une réduction des salaires, c’est se tromper sur ce qu’est fondamentalement un marché. Il ne s’agit jamais seulement de balance entre des quantités d’offres et de demande dans un objectif raisonné de limitation des coûts. Cela s’inscrit dans des dynamiques sociales, dans des rapports de force politiques. C’est aussi oublier que les grandes écoles de commerce ont été créées dans le but d’asseoir la domination sociale croissante de la bourgeoisie marchande par la légitimation académique. Les écoles de commerce, par les salaires et les carrières qu’elles offrent à leurs diplômés, assurent toujours cette fonction de reproduction sociale, de cercle fermé des élites vers les élites. Plus prosaïquement : on ne peut pas imaginer qu’un patron du CAC 40 sorti d’HEC ou de l’Essec va pousser son entreprise à davantage recruter des gens sortant de l’université pour faire baisser sa masse salariale. Parce que c’est aussi à ça que servent les écoles de commerce : assurer la conservation de positions dominantes à salaire élevée d’une minorité sociale. De telle sorte que, je me permets ici de réitérer la conclusion que je faisais dans mon livre : il n’y a aucune raison de changer les écoles de commerce. Elles ne font que répondre à ce pour quoi elles sont faites.

Article édité par Gabrielle Predko, photo Thomas Decamps pour WTTJ

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