Cocaïne, alcool, anti-douleurs : nos conseils pour surmonter son addiction au travail

05 mars 2024

5min

Cocaïne, alcool, anti-douleurs : nos conseils pour surmonter son addiction au travail
auteur.e
Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

contributeur.e

Des verres de vin en afterwork, des traces de cocaïne aux toilettes pendant une charrette, des cachets d’antidouleurs mélangés à de l’eau dans une gourde pour soulager des troubles musculosquelettiques, un joint avant de dormir pour diminuer l’anxiété… Contrairement à ce que l’on pense, la consommation de substances psychoactives liée au travail est très fréquente et touche des secteurs aussi différents que l’agriculture, la pêche, la finance, les arts et le spectacle. Selon le baromètre sur l’impact des pratiques addictives au travail publié en 2019, 44% des salariés estiment fréquentes les pratiques addictives dans leur milieu professionnel, un chiffre qui passe la barre des 50% dans le bâtiment. L’addiction étant considérée comme une maladie, il faut toujours considérer les personnes qui en sont atteintes comme ayant besoin d’aide et c’est pour cette raison qu’Alexis Peschard, addictologue et président de G.A.E conseil, expert des addictions au travail à l’origine de cette étude, nous donnent des conseils pour décrocher.

Conseils pour vaincre son addiction

1. Se battre contre les fausses croyances.

Les proches d’une personne dépendante - c’est souvent Eux qui donnent l’alerte - ont tendance à croire qu’il est impossible de se libérer totalement d’une addiction. Pourtant, il est tout à fait envisageable de surmonter une dépendance et ce, quel que soit le produit concerné. Encore faut-il aborder le sujet au bon moment : généralement, la personne en proie à une consommation excessive passe par différentes étapes avec des phases de déni, pendant lesquelles l’arrêt n’est pas envisageable. Mais, elle peut également connaître des périodes de questionnements ou même reconnaître d’elle-même qu’un changement de comportement est nécessaire. Ce n’est pas parce qu’une personne ne semble pas prête à s’attaquer à cette problématique aujourd’hui, qu’elle ne pourra pas le faire plus tard.

2. Bien évaluer son niveau d’addiction.

Avant de mettre en place un programme pour décrocher, il est nécessaire de poser un diagnostic de l’addiction (ou de la dépendance). Celui-ci repose sur des critères bien définis, fixés par des instances internationales de santé mentale, qui sont répertoriés dans un manuel, le diagnostic and statistical manual of mental disorders (DSM), dont la cinquième édition date de 2013. Parmi cette classification, on retrouve le besoin impérieux et irrépressible de consommer, un temps important consacré à la recherche de la substance, une augmentation de la tolérance au produit ou encore, la présence d’un syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation… Au-delà de poser un niveau de dépendance, ce test permet d’entrer dans quelque chose de plus concret. Parce que quand ça ne se voit pas et qu’on n’en parle pas - ce qui est de coutume avec l’addiction -, le problème n’existe pas.

3. Évaluer son degré de motivation.

Que l’on suive un parcours avec un addictologue ou non, une fois que le diagnostic de l’addiction est posé, il est important de faire le point sur sa motivation en vue d’un arrêt de la consommation. Pour cela, Alexis Peschard utilise un outil : la balance décisionnelle. Concrètement, il s’agit d’imaginer symboliquement une balance où l’on mettrait d’un côté tous les bénéfices liés à la substance consommée et de l’autre ce qui est négatif. Une fois que ce travail est fait, chacun possède les bases d’une vraie réflexion et peut mettre en place des leviers d’action pour changer. Pour aller plus loin, vous pouvez également consulter Addict’aide, un site gouvernemental qui dispose de nombreuses ressources sur l’addiction à l’alcool, tabac, cannabis, opiacés, drogues, médicaments, jeux, écrans et comportements toxiques.

4. Réfléchir à la nature même de son travail.

La prise régulière de substances au travail découle généralement d’une mauvaise gestion de son organisation ou d’un problème de pénibilité intrinsèque à la nature même du travail. Vous êtes carreleur depuis vingt ans ? Il y a de grandes chances que vous souffriez de douleurs dans le dos ou dans les jambes. Vous êtes architecte et vous enchaînez les charrettes ? Vous êtes probablement en quête de produits toujours plus forts pour vous aider à tenir physiquement. Malheureusement dans ce genre de situation, il va être difficile de résoudre un problème d’addiction sans penser à changer de secteur ou de travail. Même si c’est assez radical et que cela nécessite un accompagnement spécifique, la question de la réorientation ou du changement d’entreprise mérite d’être posée. Une fois encore, tout est une question de balance bénéfices/risques.

5. Se faire accompagner au moment du sevrage (si besoin).

Le syndrome de sevrage est l’ensemble des symptômes, de gravité variable, qui surviennent lors de l’interruption totale ou partielle d’une substance psychoactive consommée régulièrement. Malheureusement, nous ne sommes pas tous égaux face au sevrage et certaines personnes vont plus ou moins bien vivre cette période et donc nécessiter ou non d’être accompagné par un professionnel. Pour les opiacés, ce que nous observons généralement : une grande fatigue, de l’irritabilité, des hallucinations, des troubles du sommeil, une transpiration excessive, des douleurs musculaires et de l’agressivité. Attention, la seule substance qui nécessite une prise en charge systématique avec un professionnel en milieu hospitalier ou en ambulatoire, c’est l’alcool, puisque son arrêt brutal peut mener au décès. Les deux risques majeurs sont le delirium tremens (tremblements intenses, agitation, anxiété, fièvre, troubles de la conscience…) et la crise d’épilepsie. Durée du sevrage par substance (en moyenne) : tabac 15 à 21 jours, opiacés 5 à 15 jours, caféine 14 jours, cannabis jusqu’à 50 jours…

6. Consulter un patient-expert lorsque vous traversez une difficulté.

Qui mieux qu’un ancien malade pour aider une personne en proie à des doutes, questionnements ou peurs d’une éventuelle rechute ? Pour celles et ceux qui l’ignore, le patient-expert est celui qui, atteint d’une maladie chronique, a développé au fil du temps une connaissance fine de sa maladie (ici l’addiction) et dispose ainsi d’une réelle expertise dans le vécu quotidien de ce qu’elle implique. En pratique, comme on parle d’égal à égal, une information apportée par un ancien malade a plus de poids auprès d’un patient que lorsqu’elle est délivrée par un médecin. Vous pouvez retrouver toutes les informations et les ressources sur la page de l’APEA (association des patients experts en addictologie).

7. Apprendre à connaître ses limites et ne pas s’empêcher de vivre.

Une fois le sevrage terminé, il faut essayer dans la mesure du possible de vivre normalement. Pas question d’éviter les déjeuners professionnels même lorsqu’il y a de l’alcool sous prétexte que vous avez eu un problème de boisson. Éviter les situations à risque ne fera qu’alimenter le stress de se retrouver à nouveau confronté à la substance en question et les comportements dangereux lorsqu’on y aura enfin accès. Il ne faut pas oublier que l’addiction est une maladie de l’isolement, qui se soigne par le lien social. Tisser des connexions et aider les autres font partie intégrante du retour à la vie. Cependant, Alexis Peschard alerte sur le fait qu’une personne qui a été un jour accro à un produit psychoactif garde toute sa vie les séquelles de cette période puisque cela a définitivement altéré ou endommagé les circuits de la récompense dans son cerveau. Ce n’est pas une fatalité, mais il faut tout de même faire attention à ne pas déplacer l’addiction sur un autre produit ou sur un comportement qui entraîne une dépendance, comme lorsqu’on développe une addiction au sport, au sexe ou au travail…

Article écrit par Romane Ganneval et édité par Manuel Avenel ; Photo par Thomas Decamps.

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