Burn out militant : quand l'engagement nuit à la santé

02 déc. 2021

7min

Burn out militant : quand l'engagement nuit à la santé
auteur.e.s
Thomas Decamps

Photographe chez Welcome to the Jungle

Elise Assibat

Journaliste - Welcome to the Jungle

Le burn out, ce nouveau mal du siècle qui ne cesse de croître à mesure que le stress lié au travail envahit nos vies, a encore gagné du terrain ces dernières années. Selon le cabinet “Empreinte Humaine”, le nombre de cas aurait même augmenté de 25% depuis les quatre derniers mois suite au desserrement des restrictions imposées contre le coronavirus. Mais s’il prend pied principalement dans la sphère professionnelle, le burn out est aussi un fléau répandu dans la sphère militante.

Le 23 juin 2019, Anaïs Bourdet, militante à l’origine du compte Paye ta Shnek, annonce la fin du tumblr engagé contre le harcèlement de rue. Moins d’un mois plus tard, le collectif Féministes contre le cyberharcèlement jette lui aussi l’éponge. La raison commune de ces deux renoncements ? Un état de fatigue intense causé par un manque de moyen, de la surcharge émotionnelle et psychologique et par toute la violence dont elles sont témoins au quotidien. Pour la première fois, le terme « burn out militant » est massivement relayé par des associations et activistes féministes et depuis, la parole se libère. Une question se pose alors : comment arrive-t-on à ce stade d’épuisement ? Enquête avec Renaud Lebarbier, psychothérapeute et clinicien du travail, mais aussi Anaïs, Justine, Camille et Audrey à qui ce burn out est arrivé pour de vrai.

Entre désillusion et surmenage, les militantes racontent

Anaïs, 27 ans, activiste pour la santé des femmes

Anaïs est journaliste et se retrouve plongée dans l’univers militant en 2017, alors qu’on lui diagnostique de l’endométriose. Sa carrière ralentit après une lourde opération qu’elle subit sans la moindre attention de ses collègues. Elle prend alors conscience de la nécessité de désinvibiliser cette maladie qui touche une femme sur dix. Ce déclic l’a fait basculer dans le militantisme à temps plein, allant même jusqu’à quitter l’univers salarié pour devenir indépendante après le premier confinement. Un moyen aussi de faciliter son rythme lorsque son état physique ne suit pas. S’enchaînent alors les collaborations bénévoles, les chroniques dans la presse et à la radio.

Mais un jour, une affaire judiciaire concernant la santé des femmes prend de l’ampleur et lui fait l’effet d’un électrochoc. Elle se reconnaît dans les victimes et part au front. Pendant plusieurs semaines, elle répond aux interviews, manifeste et ne pense plus qu’à ce dossier. À force d’un engagement total, son corps montre des signes d’affaiblissement alarmants. Anaïs a le dos bloqué, elle est prise de vertiges, de nausées, se sent en colère mais veut tenir coûte que coûte. Son entourage s’inquiète, la supplie de penser à elle avant tout, et elle prend peu à peu conscience de l’épuisement qui l’habite. Il va falloir lever le pied si elle ne veut pas sombrer pour de bon. Plusieurs mois passent, elle se repose, part en vacances et reprend des forces. Elle recommence doucement à écrire mais sait qu’elle ne va pas pouvoir tout consacrer à son combat comme avant.

Audrey, 39 ans, ex-activiste politique

Le parcours de militante d’Audrey débute en 2008 lorsqu’elle débarque dans un petit village du sud de l’Aveyron afin d’intégrer une radio associative locale. Elle a 25 ans, tous se battent pour leurs idéaux, échangent lors de grands débats et Audrey découvre la joie de militer pour des causes qui lui paraissent justes. Jusqu’au jour où l’ambiance festive bascule dans la violence : certains des activistes sectionnent les caténaires de TGV et se retrouvent poursuivis pour association de malfaiteurs devant la Justice.

Au même moment, Audrey tombe elle aussi dans cette branche plus extrême, prend les événements à cœur et devient porte-parole du collectif de soutien. Mais elle sent bien que les choses ont changé depuis son arrivée, que les tensions et les conflits se multiplient avec les gens du coin. D’ailleurs son énergie ne la porte plus autant qu’avant. Elle qui était si ouverte sur le monde se renferme peu à peu et ses pensées sont envahies de préjugés négatifs. Toute sa joie de vivre semble avoir disparu et dès qu’elle en prend conscience, elle se met à distance. Deux ans après son arrivée, Audrey coupe définitivement les ponts avec le collectif mais peine à s’en remettre. Ce n’est qu’en 2014 qu’elle sent enfin les choses bouger : elle découvre la sophrologie et s’enthousiasme de nouveau pour un projet. Depuis, elle n’a plus jamais milité mais cherche à aider les autres pour lutter contre l’enfermement psychologique qui l’a frappée.

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Camille, 25 ans, activiste féministe contre les violences sexistes et sexuelles

Il y deux ans, Camille a fait un stage en tant que chargée de projets dans une association féministe à Paris. Après six mois à découvrir les péripéties de l’activisme, sa première expérience est un tel succès qu’un poste est spécialement créé pour elle. Elle a 23 ans, de l’énergie à revendre et signe son tout premier CDD. Mais rapidement, le climat anxiogène qui l’entoure se révèle de plus en plus perméable. Ses journées sont remplies de témoignages d’agressions et de viols et l’angoisse se met à monter. Les échanges se font sur Whatsapp de jour comme de nuit et la tension est palpable du fait de la position assez radicale revendiquée par l’association. Le poids des responsabilités s’alourdit sur ses épaules. De toute façon, son identité de féministe balaie son statut de salariée car la cause passe avant tout. Alors Camille y consacre toute son énergie malgré l’épuisement qui la guette. Au même moment, elle se rend compte ne pas être alignée avec tout ce que revendique le collectif et c’est la goutte d’eau. Camille ne veut plus rêver de viol ou de cours de cassation, ne peut plus ressentir toute cette colère face aux dérives du monde. Elle préfère démissionner. Aujourd’hui, elle se sent fière mais n’a plus la force de débattre, préfère partir se reposer pour se ressourcer et réfléchir à l’après.

Justine, 32 ans, activiste écologique

En 2015 Justine mène une vie sans déchet, ses poubelles ne pèsent que 400g par an et elle est fière de participer activement à la transition écologique à sa petite échelle. En parallèle de ses études, elle monte sa micro-entreprise, organise des conférences et des ateliers pour aider ceux qui aimeraient comme elle se convertir à ce mode de vie et anime des podcasts pour parler d’écologie. Mais voilà, deux ans plus tard, elle tombe sur un court métrage qui décrédibilise le moindre geste individuel face à l’envergure de la pollution planétaire. Son engagement est réduit à peu de choses. Justine est clouée au sol, elle ne peut plus bouger et ne fait que pleurer pendant des jours. Pour reprendre des forces, la jeune femme part pendant six mois dans les pays du Nord, parcourt la Suède, la Norvège, la Finlande et les pays baltes. Durant son voyage, elle interview sans grand espoir un chercheur finlandais pour son podcast qu’elle continue d’animer malgré la désillusion qui l’a envahie. Mais Justine ne sait pas encore que cette rencontre va être le début d’une nouvelle ère. Car pour la première fois un professionnel met des mots sur ce qu’elle ressent : Justine est atteinte d’éco-anxiété. À son retour, elle écrit une longue chronique qu’elle appelle le « burn out du colibri » pour raconter son histoire et lève le pied. Elle continue à mener des conférences engagées, seulement, son discours a un peu évolué et s’entremêle désormais avec la gestion de l’éco-anxiété.

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Comprendre le burn out militant

Les raisons pour l’expliquer

À l’origine, on associe le burn out à un état de fatigue et de détresse causé par le travail car c’est dans la sphère professionnelle que l’on y prête attention pour la première fois au début des années 70. « Depuis, le terme s’est démocratisé mais la définition du phénomène reste la même, explique Renaud Lebarbier. Un épuisement physique et mental qui apparaît dès lors qu’une personne va littéralement se consumer dans une cause. » Autrement dit, on va mettre à disposition une énergie bien plus importante que les ressources dont on dispose. Et puisque l’engagement intensif provoque cet état, il n’y a pas de surprise à constater que l’univers militant puisse être un espace propice à ce trouble psychique.

Ainsi, plusieurs éléments peuvent provoquer le burn out militant. « On retrouve d’abord la force de l’engagement supérieure à la moyenne mais aussi la question de l’éthique », précise le psychothérapeute. En effet, si la personne engagée se retrouve en désaccord avec l’activité militante en place, cela peut alimenter le burn out. « Enfin le contexte dans lequel on s’engage est lui aussi important, poursuit-il, car si les résultats de ce militantisme sont difficilement perceptibles, un déséquilibre va naître et créer une forme d’insatisfaction. » Et de cette trop grande frustration face aux efforts menés naît un effet de décompensation qui agit alors sur tout le corps.

Les moyens pour l’identifier

Souvent le burn out se reconnaît par trois étapes distinctes. « D’abord, le psychisme va tenir par la force de son engagement et ce au-delà même de ses ressources personnelles, observe Renaud Lebarbier. Au bout d’un certain temps, une souffrance se fait sentir sous la forme d’une grande fatigue, proche de l’épuisement, mais la personne résiste et passe par une phase de déni pour y faire face. Finalement, tous les systèmes de mécanismes de défense vont finir eux-aussi par s’épuiser à force de résister et c’est à ce moment précis que la personne va décompenser physiquement. » Par exemple, un matin, elle va vouloir se lever mais ne va pas réussir à sortir de son lit car son corps l’en empêche. Mais il peut aussi y avoir des décompensations psychologiques avec des pleurs ou des angoisses très fortes. « Il n’existe à ce jour pas de tableau clinique pour le burn out dans la mesure où chaque personne réagit différemment », détaille le spécialiste.

Une fois l’état d’épuisement déclenché, la personne est incapable de continuer son activité, même avec toute la volonté intellectuelle du monde. « À ce stade, il devient nécessaire d’être pris en charge par un professionnel et bénéficier d’un accompagnement psychologique. L’objectif va être de retracer toute l’histoire pour comprendre ce qui a amené la personne à se retrouver dans cette situation et ce qui aurait pu être fait autrement pour l’éviter. » Il n’est d’ailleurs pas rare que les personnes atteintes de burn out ressentent alors une forme de culpabilité élevée, en ayant l’impression que c’est de leur faute ou qu’elles n’ont pas été à la hauteur. « Mais c’est bien entendu totalement faux, soutient Renaud Lebarbier. L’engagement a ses limites et les capacités psychiques dont on dispose aussi. »

Finalement, la nature même du contexte dans laquelle le burn out militant évolue pousse à l’engagement. S’en prémunir est alors d’autant plus difficile dans la mesure où l’acte militant se mesure à la force de l’action. « Il est important de se poser la question de la manière dont on s’engage personnellement mais aussi collectivement pour éviter d’arriver jusqu’à ce trouble, recommande Renaud Lebarbier. Non pas de manière isolée mais avec un collectif soudé qui discute ensemble et échange sur les problématiques que l’engagement implique. »

Article édité par Manuel Avenel, photo WTTJ

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