Prendre du CBD pour réduire le stress au travail est-il devenu “tendance” ?

Le CBD au travail : un remède efficace pour contrer le stress ?

Le 9 octobre 2020, un décret du ministère de la Santé a officiellement autorisé l’expérimentation du cannabis thérapeutique dans un cadre très réglementé, auprès de patients souffrant de pathologies graves. Une annonce qui a relancé le débat sur la légalisation du cannabis, et contribué à populariser l’une de ses composantes, le cannabidiol, plus connue sous le nom de CBD. Vantée pour ses vertus apaisantes et ses risques de dépendance très faibles (contrairement au THC, autre molécule présente dans le cannabis et responsable de ses effets psychotropes), le CBD est disponible à la vente un peu partout en France sous forme d’huiles, de gélules ou encore de bonbons. Alors que certains le consomment pour ses effets antidouleurs et anti-inflammatoires, d’autres l’utilisent pour calmer leur anxiété, en particulier au travail. Mais cette substance est-elle vraiment efficace pour réduire le stress ? Sa consommation présente-t-elle des risques pour la santé ? Prendre du CBD dans un cadre professionnel est-il, l’air de rien, devenu tendance ? Mise au point avec Nicolas Authier, psychiatre spécialisé en addictologie, et président de la Commission des stupéfiants et psychotropes.

Qu’est-ce que le CBD ?

Avant toute chose, reprenons les bases. Le CBD est l’une des nombreuses molécules présentes dans le cannabis, au même titre que le THC, qui donne à la plante ses effets psychotropes. Parce qu’il n’est pas considéré comme un stupéfiant, le CBD n’est pas illégal en France. En revanche, sa commercialisation est soumise à certaines conditions : les variétés de chanvres dont il est issu doivent figurer dans la liste des variétés autorisées, la plante doit avoir une teneur inférieure à 0,2% de THC, et seules les graines et les fibres de celle-ci peuvent être utilisées. Si ces conditions sont respectées, le CBD peut être mis en vente. Dans les boutiques spécialisées ou sur Internet, où son commerce a significativement augmenté (le Syndicat professionnel du chanvre estimait le marché du chanvre “bien-être” à plus de 300 millions d’euros en France en 2019), on le retrouve généralement sous forme d’huiles, de gélules, de biscuits, de tisanes, ou de bonbons. Ses propriétés, largement étudiées ces dernières années, auraient des vertus apaisantes notamment pour les personnes souffrant d’épilepsies sévères, de schizophrénie ou encore… d’anxiété chronique.

Le CBD comme remède à l’anxiété ?

S’il est encore un peu tôt pour connaître les chiffres de la consommation de CBD aujourd’hui, ceux qui concernent l’anxiété des Français sont éloquents. Selon l’étude CoviPrev lancée par Santé Publique France en mars 2020, 19,5% des personnes interrogées se déclaraient anxieuses fin janvier 2021, contre 13,5% seulement en 2017 et les problèmes de sommeil, concerneraient plus de 60% des répondants, soit 11 points de plus qu’en 2017. En cause, l’isolement social causé par les divers confinements, la peur de la maladie, et des conditions de travail dégradées. Alors, pour faire face à une pression professionnelle accrue, la peur de perdre son emploi, ou encore pallier les effets de la solitude induite par le télétravail, certains se sont naturellement tournés vers le CBD.

« Avec la situation économique de plus en plus tendue, je subissais beaucoup de pression pour atteindre mes objectifs, raconte Jean, 36 ans, commercial dans le secteur automobile. J’ai commencé à consommer du CBD pour apaiser mon stress, sur les recommandations d’un ami. J’ai d’abord pris deux gouttes d’huile à 5% sous la langue le matin et le soir, et au bout de quelques jours seulement, la boule au ventre que je ressentais habituellement en allant au boulot a disparu. J’ai continué sur ce rythme, et aujourd’hui il m’arrive même d’en prendre sous forme de tisane avant de me coucher. » Nombreux sont ceux, qui, à l’instar de Jean, louent les effets relaxants de la molécule en vogue. Des effets bien réels complètement à contre-courant du message marketing mitraillé par la plupart des revendeurs, qui présentent le CBD comme une molécule naturelle et non psychotrope. Mais le professeur Authier est formel, c’est bien parce que le CBD agit sur le cerveau qu’il a des vertus relaxantes : « C’est un psychotrope bien moins puissant que le THC, mais comment pourrait-il être anxiolytique s’il n’avait aucun effet ? » Vendue comme un ingrédient inoffensif, cette substance n’en est pas moins active, et s’il est vrai que le risque de dépendance est quasi inexistant, encore faut-il savoir exactement ce que contiennent les produits distribués dans les commerces spécialisés.

Des produits peu réglementés

« Souvent, les huiles ne contiennent pas ce qui est annoncé, constate Nicolas Authier. Que ce soit au niveau du taux de THC qui est trop élevé, ou des quantités de CBD, qui sont erronées. Certains produits flirtent aussi avec la légalité : les fleurs séchées, par exemple, ne sont en aucun cas du CBD, mais du cannabis. Or un cannabis riche en CBD, ce n’est pas pareil que du CBD pur. » Malheureusement dans ce commerce opaque, les consommateurs lambda ne disposent pas de moyen de contrôle pour savoir si les produits qu’ils achètent respectent effectivement les conditions imposées par la législation. Une situation qui poussent certains commerçants à vendre des produits parfois inefficaces et même nocifs pour la santé. L’aspect naturel et relaxant du produit devenant un prétexte pour vendre tout et n’importe quoi.

« Aujourd’hui, le seul moyen d’avoir une garantie sur la qualité du CBD est de l’acheter en pharmacie, or il n’est pour l’instant disponible que pour les patients atteints d’épilepsie sévère, explique l’addictologue. Je ne souhaite pas interdire le CBD, mais il est nécessaire de le réglementer. Il faudrait pouvoir l’acheter en officine, sur ordonnance ou non, et ainsi avoir accès à des produits qui font l’objet de contrôles. Actuellement, le CBD entre dans la zone floue dite du « bien-être », et beaucoup en profitent pour faire du chiffre. »

Cette industrie qui surfe sur la tendance du bio, du désir du retour à la terre, doit en partie son succès croissant à l’efficacité des lobbys, appâtés par les intérêts économiques énormes que pourrait générer le marché du CBD (et d’une potentielle future légalisation du cannabis). Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’engouement pour le CBD n’est pas seulement une affaire de tendances. Les récents bouleversements du monde du travail et la crise sanitaire ont été des facteurs importants dans l’explosion de sa consommation.

Une consommation facilitée par le télétravail ?

Selon une étude publiée par Malakoff Humanis début février, les salariés télétravaillaient en moyenne 3,6 jours par semaine en décembre 2020 (contre 1,6 jour fin 2019). Un contexte qui a pu rendre la consommation de CBD, encore relativement taboue dans le cadre professionnel, plus facile. « J’ai commencé à prendre du CBD pour atténuer mon syndrome prémenstruel, raconte Mélissa, 28 ans. Comme je suis fumeuse, je m’y suis mise sous forme de liquide à vapoter. J’ai très vite eu l’impression d’être plus détendue, moins anxieuse, et cela a eu des répercussions positives sur mon travail : je me sentais moins angoissée, j’arrivais à prendre davantage de recul. Suite à la crise, je me suis retrouvée en télétravail à 100%, et j’ai pris l’habitude de vapoter en journée. C’est beaucoup plus facile que si j’avais été en présentiel : en visio mes collègues pensent que c’est une cigarette électronique classique, et je n’ai pas à me justifier. »

Jean évite d’en prendre sur son lieu de travail, et préfère ne pas l’évoquer avec ses collègues : « C’est compliqué d’en parler au boulot, tout le monde n’est pas encore ouvert à ce sujet. Les gens l’assimilent encore à du cannabis, alors que les effets n’ont rien à voir ! » Si la confusion entre CBD et cannabis est effectivement fréquente, le CBD seul ne serait pas plus dangereux qu’un anxiolytique classique, rappelle Nicolas Authier. Seuls quelques effets indésirables ont été signalés, notamment de potentielles interactions avec certains traitements médicamenteux. Pour autant, il ne faudrait pas voir le CBD comme un remède miracle pour lutter contre l’anxiété professionnelle sur le long terme.

Le CBD seul ne suffit pas

« Le CBD peut agir sur les récepteurs de la sérotonine et peut effectivement réduire le stress, explique le psychiatre. En revanche, il faut que cela vienne en complément d’un accompagnement plus global. Le CBD va permettre à la personne de « vivre avec » son stress, plutôt que de le combattre. Ce n’est qu’une solution temporaire, de surface, au même titre que les anxiolytiques. » Consommer du CBD résout seulement une partie du problème : si la molécule permettra a priori d’être plus détendu, et de faire face à des situations angoissantes ou de stress intense, elle ne remplacera jamais une thérapie qui doit analyser les causes profondes d’un mal-être. « L’anxiété au travail est une problématique multifactorielle, qui peut être liée à l’environnement professionnel, à du surmenage, à un problème de management… il ne faut pas faire croire que la prise d’une substance va tout résoudre », affirme Nicolas Authier. Faire un travail sur soi, accompagné ou non d’un professionnel, semble donc indispensable si l’on veut véritablement faire taire ses angoisses.

Dans un contexte où les conditions de travail ont été fortement chamboulées, avec un télétravail parfois subi, des relations sociales mises à mal, et une précarité grandissante (environ 800 000 emplois salariés devraient être détruits fin 2021 selon l’OFCE), force est de constater que le CBD a des arguments pour séduire les plus stressés des travailleurs. Attention toutefois à la composition des produits achetés, qui peuvent parfois contenir des quantités importantes de THC, et, surtout, à ne pas voir le CBD comme un remède miracle. Mélissa, qui vapotait en télétravail pour calmer ses angoisses, a finalement mis un terme à son stress professionnel après avoir posé sa démission, et en reprenant des études dans l’édition. Bizarrement, depuis, le CBD ne lui est plus d’aucune utilité.

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Photo by WTTJ

Coline de Silans

    Journaliste indépendante

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