Freelances & entreprises : comment le Covid a fait bouger les lignes

Freelances & entreprises : le Covid a-t-il bougé les lignes ?
Un article de notre expert.e

Parmi les nombreux bouleversements du travail qui ont marqué l’année 2020, une accélération est notoire : la prise de conscience de l’importance d’intégrer les freelances au sein des entreprises. Le sentiment d’incertitude ambiant est, certainement, le terreau qui a permis à ces derniers d’apparaître comme des partenaires de choix aux yeux des organisations. Si les entreprises sont devenues frileuses à s’engager sur les moyen et long termes, elles ont en revanche besoin de maintenir leur activité, en continuant à délivrer.
Au cœur d’un phénomène qui s’est très largement démocratisé – avec jusqu’à un tiers des actifs en France ayant télétravaillé au plus fort de la crise –, les freelances ont su tirer leur épingle d’un jeu qu’ils maîtrisent depuis des années. Une tendance durable ? Analyse.

La pandémie à la faveur d’un changement de paradigme

2020 ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir pour les freelances. Sans surprise, les mesures de restriction en vigueur à partir du mois de mars ont entraîné une baisse de l’activité par rapport aux années précédentes sur le premier semestre. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, celle-ci demeure finalement moins désastreuse que prévu pour l’ensemble des indépendants. Olivier Vallin, directeur de Business Unit chez Malt, évoque une baisse de l’ordre de 12% pour les mois de mars-avril. Une diminution modérée, grâce également aux mesures prises par certains groupes pour protéger les freelances.

De quelle façon ? Dans une note commune, le Cigref et le Syntec Numérique proposent six principes de relations contractuelles en temps de crise. Deux d’entre eux visent directement à protéger les indépendants de l’annulation de missions ou des retards de paiement. Il s’agit des principes de différenciation et de responsabilité. Le premier appelle à maintenir l’activité des prestataires les plus faibles, ceux qui sont le moins en capacité de faire face à une baisse de leur chiffre d’affaires. Le deuxième demande à ce que les délais de paiement soient respectés ou, mieux encore, raccourcis pour les indépendants.

Mais passé ce premier coup d’arrêt, l’été 2020 a signé une véritable reprise pour une large majorité de la profession. Une tendance constatée par Pauline Trequesser, fondatrice du collectif de freelances Cosme depuis mars 2018. Entre le noyau dur d’une dizaine de talents et la cinquantaine de collaborateurs gravitant autour, le collectif double avec brio son chiffre d’affaires chaque année. Et 2020 n’a pas fait figure d’exception à la règle. Si Pauline note un léger ralentissement de l’activité commerciale au printemps, dès juillet, la reprise s’est fait sentir et s’est largement accélérée.

Robin Honnart, Head of Sales chez Comet, remarque également que de nombreux grands groupes souhaitent désormais référencer des plateformes de freelances, en vue d’un changement de leur mode de sourcing. En novembre 2020, il a notamment reçu 5 demandes naturelles, un chiffre historiquement exceptionnel. En référençant les plateformes en tant que fournisseurs, les grands groupes permettent à un nombre infiniment plus important d’indépendants de démarrer des missions au sein de leur structure.
Même constat du côté de Malt d’après Olivier Vallin. Le nombre de clients utilisateurs de la plateforme a doublé entre mai et septembre 2020 et enregistré une augmentation de 40% des visites de son site internet entre août et septembre 2020.

Au niveau mondial, le freelancing semble également connaître une forte accélération depuis l’été dernier. Au deuxième semestre 2020, Upwork, la plus grande plateforme de freelances au monde, a augmenté de 19% son chiffre d’affaires par rapport à la même période l’année passée et prévoit une croissance de plus de 15% pour 2021. « Les dépenses des nouveaux clients ont été plus importantes que d’habitude ce semestre, car nous avons intégré et activé notre nombre record de nouveaux clients », se félicite Hayden Brown, le CEO d’Upwork. De bons résultats qu’il attribue inévitablement à un changement structurel du travail à l’heure du Covid, qui tend à être de plus en plus réalisé à distance et avec une meilleure flexibilité.

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Quand recourir à un freelance ne devient plus “un choix par défaut”

Longtemps, les stratégies d’entreprises ont été guidées par la notion de coût de transaction afin de choisir si une activité devait être internalisée ou externalisée. Après des années d’internalisation à tout va, puis d’externalisation poussée par la révolution numérique, les freelances permettent de dépasser ce dilemme. Les entreprises peuvent conserver ces activités devenues stratégiques en interne et faire appel à des experts pour compléter les équipes de permanents.

En période de crise, la stratégie devient très simple : les entreprises cherchent à remplacer les coûts fixes par des coûts variables. D’une part, les loyers sont revus à la baisse, soit suite à une renégociation des contrats, soit par la réduction des surfaces louées. D’autre part, avec les suppressions massives d’emplois, les structures paient moins de salaires. Elles tendent alors à renforcer le recours aux freelances. Et pour cause, les projets qui s’étalent sur plusieurs années sont abandonnés ou gelés, au profit d’initiatives dont l’horizon peut se compter en semaines, voire quelques mois tout au plus. Dans ces périodes troubles, les structures ne cherchent plus à s’engager sur le long terme. En témoignent les chiffres d’une enquête, réalisée en septembre 2020 par Pôle Emploi, qui révèle que 25% des entreprises ont renoncé à recruter au dernier trimestre de l’année et 15% ont revu leurs ambitions à la baisse.

Si nombre d’entreprises ont été prises de court par l’incertitude et l’adaptation à la hâte nécessaire en mars dernier, les freelances, moins affectés par le changement, ont été plus à même de les aider à prendre du recul et à s’organiser pour gérer la crise. Par nature, ils sont habitués à fonctionner en mode projet, très souvent à collaborer à distance et n’ont pas de visibilité sur leur activité au-delà de quelques semaines. Le cas échéant, ils ont pu aller jusqu’à prendre les devants et guider les équipes internes dans l’adaptation des processus et la priorisation des tâches dans ce contexte incertain. Une étude réalisée par Malt-BCG sur l’impact de la crise du COVID chez les freelances met en lumière que pour 70% des interrogés, le confinement n’a pas eu d’impact sur leur productivité grâce à leur maîtrise des codes du télétravail.

Conscientes des nouveaux enjeux qui sont les leurs, certaines entreprises ont profité de la période pour s’intéresser aux indépendant.e.s pour la première fois. Lorsqu’ils font appel au collectif Cosme, pour la quasi-totalité des clients, il s’agit de leur première collaboration avec des freelances. Les organisations, pensées pour le salariat, ne sont pas toujours en mesure d’adapter elles-mêmes leur fonctionnement. Pauline souligne l’importance d’accompagner chaque prospect dans ce nouveau type de relation professionnelle, face à un modèle qui peut parfois étonner : « Une fois qu’elles ont fait appel à un freelance, les entreprises restent fidèles et engagent de nouvelles missions avec le collectif dans son ensemble, les relations se créent dans la durée. »
Elle reconnaît davantage un changement de regard notable à l’égard des freelances, impulsé par le contexte de pandémie. « Auparavant, les entreprises travaillaient déjà avec des freelances mais ne le savaient pas vraiment ou ne voulaient pas le dire, le recours à un·e freelance était un choix par défaut. Aujourd’hui, il y a eu un véritable changement de posture, les freelances sont très recherchés, ils sont considérés comme des experts », analyse Pauline.

Une nouvelle posture des organisations relevée également chez Malt. « Les planètes se sont alignées sur le marché du freelancing. C’est principalement l’attitude des entreprises clientes qui a changé en 2020. Les discussions que nous entretenons avec les grands groupes sont de bien meilleure qualité. Nous ne sommes pas uniquement sollicités pour les talents présents sur notre plateforme, mais pour avoir un rôle de conseiller sur les bonnes pratiques à mettre en place dans l’entreprise afin d’accélérer le recours aux freelances, tels que les processus d’accueil et les ajustements managériaux à envisager », considère Olivier Vallin.

Des signaux encourageants pour l’avenir ?

Pour ce directeur de BU, les bons résultats de la deuxième moitié de 2020 laissent présager une forte croissance du marché des freelances pour les années à venir. « Le principal changement que l’on va observer à partir de 2021 sera la mise en place de processus industriels de recours aux freelances. Jusqu’à aujourd’hui le principal frein au développement du freelancing était le nombre trop faible de missions proposées par rapport au nombre d’indépendant.e.s, désormais les entreprises ont compris l’intérêt de faire appel à ces expert.e.s et sont prêtes à les intégrer en bien plus grand nombre », prédit-il.

Si un tel changement d’attitude de la part des entreprises a pu avoir lieu et s’ouvre sur des perspectives très encourageantes pour les prochaines années, c’est parce qu’il y a eu une soudaine prise de conscience par rapport à des tendances qui préexistaient à la crise. Ces dernières sont désormais plus visibles et il y a fort à parier qu’à l’avenir, elles vont se renforcer.

Au sein des entreprises, les services des ressources humaines se battent pour travailler avec les talents dont les compétences sont extrêmement recherchées, notamment sur les métiers du numérique dont certains sont considérés en situation de pénurie. L’étude The Talent Crunch du cabinet Korn Ferry prévoit ainsi qu’il pourrait manquer 85,2 millions de salariés qualifiés dans le monde d’ici 2030. À ce rythme, il est très difficile pour une entreprise de mettre en place des plans de recrutement qui s’étalent sur plusieurs années. Les besoins sur ces métiers peuvent seulement être anticipés quelques mois à l’avance. Une configuration nouvelle, en faveur du recours aux freelances.

Au-delà de ce contexte de guerre des talents et de ce besoin de flexibilité qui ne va que s’accentuer dans les années à venir, un changement profond des mentalités des travailleurs est à l’œuvre. Les envies de liberté dans la gestion de son travail sont de plus en plus pressantes. Ils sont à la recherche de flexibilité et d’autonomie qui se traduit souvent par le passage du salariat en freelance. Et ce, afin de pouvoir jouir d’une plus grande marge de manœuvre et sélectionner les projets et les personnes avec lesquels ils souhaitent réellement s’engager.

Il y a fort à parier que d’ici quelques temps, il ne sera plus nécessaire de traverser l’Atlantique pour étudier les bonnes pratiques de collaborations. Désormais, les grandes entreprises vont recourir plus largement aux freelances, à la fois à travers les plateformes et les collectifs qui participeront à la transformation des structures internes, afin de former plus facilement des équipes hybrides.
Un gage de flexibilité et d’expertise en marche, dans un monde où les compétences évoluent rapidement et se doivent d’être désormais disponibles « à la demande ».

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