Le corps comme outil de travail : Lydie la Peste, danseuse

Le corps comme outil de travail : la danse de Lydie la Peste

Les mains de l’artisan, les jambes du marathonien, le souffle du saxophoniste, le poignet du souffleur de verre… Certains métiers ont en commun de façonner et d’utiliser chaque jours leur corps comme outil de travail. Danseuse contemporaine, Lydie la Peste, elle, n’utilise pas un seul membre pour briller sur scène, mais son corps tout entier. Et si au départ, les obstacles semblaient nombreux pour qu’elle puisse un jour briller sur scène, la jeune femme a réussi à faire de son corps aux mensurations non-académiques et de sa découverte tardive de la danse, de véritables atouts. Dix ans après ses débuts, elle nous raconte comment son corps a évolué et quel regard elle pose sur lui aujourd’hui.

Quand on parle du corps, on touche généralement à l’intime. Mais dans la danse, le corps et la nudité sont partout. Quel rapport entretient-on avec lui dans ces conditions ?

Aujourd’hui, je suis fière de lui, mais ça n’a pas toujours été simple. J’ai commencé la danse adolescente, donc relativement tard pour le milieu, en suivant des cours après l’école comme certains vont au club de foot ou à la gymnastique. Je m’amusais bien, et à 15 ans, j’ai voulu passer à la vitesse supérieure. J’ai demandé à mes parents de m’inscrire à un stage intensif. Ils ont fini par céder et je me suis retrouvée à suivre une formation de deux semaines dans une école de danse réputée. C’était épuisant physiquement, mentalement, mais cela m’a conforté dans mon projet de devenir danseuse professionnelle. Pourtant, à l’issue du stage, je n’ai pas été pas été retenue pour intégrer l’école et j’ai reçu mon compte-rendu avec les annotations des professeurs encadrants. La professeure de classique avait écrit « très bon potentiel, mais tout un corps à structurer. » Ça a été une grosse claque. Pour moi, c’était une façon détournée de me dire « écoute, jeune fille, tu n’as pas le corps qu’il faut alors arrête. » J’en ai pleuré. Heureusement, j’étais déjà très bien entourée et ça m’a permis de ne pas sombrer dans la flagellation et développer des complexes. C’est aussi à ce moment que je me suis dit que mon apparence physique ne devait pas être un frein ni pour ma danse ni pour la danseuse que je suis. Ce processus de réconciliation a été long et peu à peu je me suis façonnée un corps, non pas pour qu’il plaise aux autres, mais pour être plus souple, plus endurante, plus musclée et qu’il serve au mieux mon art.

C’est votre corps « différent des standards académiques » qui vous a poussé à vous orienter vers la danse contemporaine ?

Je ne me suis pas levée un matin en me disant que je voulais être danseuse contemporaine ni danseuse classique. J’ai commencé par le hip-hop et un peu par hasard mes premières expériences professionnelles m’ont conduit à travailler avec des chorégraphes contemporains. Mon parcours est atypique et j’ai commencé tard, pour autant, je ne me suis pas contentée des restes. Si je fais ce que j’aime autant se donner à 100% et saisir toutes les opportunités. Ce qui m’a plu au fil de ma carrière, c’est que les chorégraphes et les metteurs en scène que j’ai rencontré et avec lesquels j’ai travaillé recherchaient avant-tout la singularité du danseur, sa capacité créative et ce qu’il incarne. Quand je danse, ma façon de bouger, le mouvement de mes cheveux, mon énergie, l’expression de mon visage sont aussi importants que mes pieds et la forme de mes jambes. Je suis plus qu’un corps. La danse urbaine et contemporaine, c’est une façon de vivre et un moyen d’expression total.

Quand je danse, ma façon de bouger, le mouvement de mes cheveux, mon énergie, l’expression de mon visage sont aussi importants que mes pieds et la forme de mes jambes. Je suis plus qu’un corps.

Vous n’avez pas eu envie de vous battre pour faire accepter votre corps dans toutes les institutions ?

On se bat quand on estime qu’il y a une injustice. Je n’ai pas eu de guerre à mener pour faire accepter mon corps à quelqu’un. Et dans le hip-hop et la danse contemporaine, l’enveloppe ne fait pas tout. Si j’avais été danseuse classique mon discours serait probablement différent. Il y a des danseuses noires à l’Opéra de Paris, mais malheureusement on peut encore les compter sur les doigt d’une seule main… Tant que les hauts placés n’arrêteront pas de stigmatiser les corps différents et ne donneront pas l’opportunité aux talents de s’exprimer, rien ne changera. Dans ce milieu, la discrimination est partout. Il y a quelques mois, j’ai fait un happening pour une marque de vêtements où il fallait danser en salopette. Au moment des essayages, toutes les danseuses ont demandé du 36, moi, j’aurais pu rentrer dans du 38, mais j’aime être à l’aise quand je danse et j’ai demandé du 40. L’habilleur a levé les yeux au ciel et j’ai souri. Aujourd’hui, à 35 ans et avec plus de 10 ans de carrière derrière moi, je n’ai plus rien à prouver à personne.

Finalement, même avec des formes et un parcours atypique vous montrez qu’on peut vivre de sa passion. Mais comment passe-t-on d’un milieu amateur au professionnel ?

Pour ma part, je suis passée de l’autre côté à l’aube de mes 25 ans. Et ça a été un coup de poker. À ce moment-là, j’étais encore étudiante en licence professionnelle export et après mon stage de fin d’études Dior m’a proposé un contrat. J’hésitais, surtout que je ne savais pas encore si j’allais pouvoir vivre de ma danse. C’est alors que j’ai reçu un appel d’un chorégraphe qui voulait m’embaucher pour danser dans un spectacle en Pologne pendant une semaine. C’était très mal payé, mais j’ai accepté. Ce fut le point de départ de ma carrière. Très vite les contrats se sont enchaînés. J’ai rencontré Sylvain Ground, danseur du ballet Preljocaj, mais aussi Marion Motin, la chorégraphe de Stromae, du Fashion Freak show de Jean-Paul Gaultier et d’Angèle et on a commencé à travailler ensemble… Plus récemment, j’ai animé une Battle avec Léo Walk, comme quoi la danse mène à tout. Aujourd’hui, je suis heureuse de pouvoir dire que depuis plus de dix ans, la danse paie mes factures, m’habille, me nourrit. Et en parallèle de ma carrière de danseuse, j’ai commencé un projet de chant “Lydie La Peste”. Depuis un certains temps, je commençais à vouloir m’y consacrer pleinement et maintenant que j’ai du temps devant moi, je compte en profiter. La danse fera bien évidemment toujours partie de moi, et d’ailleurs, un concert est tout aussi physique qu’une performance et avoir l’expérience de la scène est un vrai plus.

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Avez-vous déjà mis votre corps en danger ?

En y réfléchissant, oui. Même si je n’ai pas eu d’accident, au début d’une collaboration, certains chorégraphes ont tendance à te pousser à bout. Ils te testent. Mes proches me demandent d’ailleurs pourquoi je m’inflige ça, mais la réponse c’est que j’aime ça. Pour un chorégraphe, je peux aller très loin parce que j’estime que je mets mon âme et mon corps au service de sa création, à condition tout de même qu’il reste respectueux. Je me souviens que pour une répétition, un chorégraphe avait demandé à chaque membre de la troupe de danser comme-ci c’était la dernière fois. Chacun est parti puiser l’état, l’émotion, la sensation la plus juste pour répondre au souhait du chorégraphe. On était tous en transe, on a dansé pendant deux heures dans cet état en se disant “non, je ne veux pas que ce soit mes derniers pas ”…

Pour un chorégraphe, je peux aller très loin parce que j’estime que je mets mon âme et mon corps au service de sa création, à condition tout de même qu’il reste respectueux.

Avec les années qui passent, vous n’avez pas peur que votre corps s’abîme ?

Avant, ma hantise, c’était de perdre l’usage de mes jambes. Dans mon esprit me les enlever revenait à me retirer ma raison d’être, la scène. Et j’ai conscience que mon corps qui est aussi mon outil de travail, s’use peut-être plus vite que les autres. Alors, pour éviter qu’il ne s’enraye, je fais attention. Chaque jour, j’essaie de faire une activité physique : séance de yoga, crossfit, marche, vélo. L’objectif est de rester la plus active possible. Je vais aussi au hammam, je mets de la crème… Je prends soin de lui pour qu’il soit toujours prêt à partir en guerre. La création artistique, c’est une bonne guerre, mais cela nécessite d’être toujours prête et armée.

Rester enfermée pendant le confinement, sans la possibilité de faire beaucoup d’exercice physique n’a pas dû être évident pour vous !

C’est la première fois de ma vie que je n’ai pas eu envie de danser, d’ailleurs c’est très difficile à expliquer. Quand j’entendais une musique qui me donnait envie de me lancer dans une impro, je faisais quelques pas mais à chaque fois ça ne fonctionnait pas. Je me suis dit qu’il ne fallait pas insister davantage et je me suis focalisée sur le sport. Se dépenser c’est est vivant, mais aussi ça permet de penser à autre chose, d’avancer. Le plus dur à vivre ces derniers temps, c’est de vivre loin de la scène. Le contact avec le public, c’est ma drogue, ma thérapie, mon échappatoire, mon exécutoire, ma porn food… Alors, même si j’essaie de relativiser, je vis un peu comme un oiseau en cage.

Et si vous aviez un message à faire passer à votre corps ?

Merci et je t’aime. S’il pouvait m’entendre, je lui chanterais « Love me tender », d’Elvis Presley.

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Photo Nadia Tarra

Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

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