Sauver les bars du confinement : l'aventure entrepreneuriale de deux étudiants

Sauver mon bar : l'interview des étudiants, fondateurs

Vincent et Samuel sont apprentis ingénieurs, en dernière année de master II. Ils se sont rencontrés à l’école, l’ECE Paris, où de potes de promo, ils sont devenus amis… puis, associés. Du haut de leur vingtaine, ils ont refusé de rester les bras croisés pendant la crise et décidé de faire de leur confinement une aventure entrepreneuriale solidaire. À l’initiative du site “Sauver mon bar”, les deux étudiants se sont engagés à soutenir les gérants de bars et de restaurants durant la fermeture de leurs établissements, en permettant aux consommateurs de les aider financièrement par un système de bons d’achat. Retour d’expérience de ces deux jeunes talents au projet audacieux et inspirant. Ils se sont confiés à Welcome to the Jungle sur l’origine de cette entreprise, son évolution, et leurs ambitions futures. À la vôtre !

Il y a quelques mois, juste avant le confinement, vous étiez encore apprentis ingénieurs, aujourd’hui vous semblez être des entrepreneurs aguerris. Racontez-nous, comment le projet a-t-il pris forme ?

Samuel : J’ai eu l’idée dès le premier jour du confinement. Tout s’est passé super vite : je me souviens du week-end qui a précédé le confinement, tout le monde semblait avoir compris quelles mesures le gouvernement s’apprêtait à prendre. En voyant la détresse des bars et des restos, je me suis dis qu’il n’y avait pas 5 000 solutions pour les aider à générer du chiffre d’affaires. J’ai appelé Vincent pour lui proposer d’y réfléchir avec moi, il m’a posé quelques questions et on est directement partis sur le concept des bons d’achats.

Vincent : C’est ça. En gros, les clients anticipaient la réouverture de leurs bars et restaurants favoris en leur avançant de la trésorerie grâce à des bons d’achat accessibles en ligne. Par exemple, ils achetaient des bons pour trois pintes et une planche de charcuterie qu’ils pourraient déguster une fois le confinement levé. Nous, on prenait 10% sur le montant, qu’on injectait dans Sauver mon Bar, en frais de publicité pour booster notre visibilité sur les réseaux sociaux, par exemple.

« Les clients achetaient des bons pour trois pintes et une planche de charcuterie qu’ils pourraient déguster une fois le confinement levé » Vincent

Pourquoi avez-vous choisi de soutenir les bars et les restaurants en particulier ?

Vincent : Bon, déjà, on est tous les deux étudiants, alors forcément, on aime bien traîner dans les bars et les restos (rires). Et puis, ça nous a touchés de les voir fermés et en difficulté du jour au lendemain. Avec le confinement, on s’est retrouvés avec un peu plus de temps libre qu’à l’accoutumée, alors on s’est demandé : « comment utiliser ce temps de la bonne manière ? » Surtout que de mon côté, j’étais en chômage partiel donc j’avais encore plus de temps !

Samuel : Moi, je bossais encore pour l’entreprise dans laquelle je suis toujours apprenti, mais j’avais vraiment envie de me sentir utile dans cette crise. En fait, tout ce qu’on voulait, c’était lancer un projet solidaire et faire un maximum de bruit avec ce dernier pour soutenir les établissements, à fond.

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Vous dites vous être lancés en deux jours seulement. Comment cela est-il possible ?

Vincent : On a priorisé les choses dès le départ. On s’est dit : “Qu’est-ce qu’il nous faut aujourd’hui pour qu’en 24h, on ait une base de gérants prêts à proposer des bons d’achat sur le site de Sauver mon bar ?”. On a décidé de commencer par l’élaboration d’un formulaire d’inscription pour les gérants, en leur promettant notre service de bons d’achats avant même qu’il soit disponible.

Samuel : On s’est chacun basés sur nos points forts pour concrétiser le projet. De mon côté, j’ai développé un site basique et le formulaire. Pendant ce temps-là, Vincent gérait la communication. Ça a plutôt bien fonctionné.

« On s’est chacun basés sur nos points forts pour concrétiser le projet. » Samuel

À vous entendre, on a l’impression que tout s’est fait facilement, n’avez-vous donc été surpris à aucun moment de votre aventure ?

Vincent : La seule chose qui nous a surpris, c’est l’engouement des médias au début. Ils nous ont répondu très facilement et rapidement lorsqu’on les a sollicités pour des articles et des interviews. Mais après, on s’est vite noyés dans la masse de solidarités qui s’est formée pendant cette crise. Par exemple, J’aime mon bistrot, une initiative similaire à la nôtre (de bons d’achat ndlr.), a été lancée par des professionnels, qui avaient de gros partenaires comme Heineken et Coca Cola. Bien qu’ils soient arrivés sur le marché trois semaines après nous, leur communication était déjà toute faite avant leur lancement… Mais ça fait partie du jeu ! Ça nous a poussés à redoubler d’efforts pour maintenir notre projet en vie. D’ailleurs, notre principal défi a très vite été de gagner en visibilité, une fois les premières interviews passées. Même si on a réussi à faire parler de nous dans les médias assez rapidement, on a ensuite eu besoin d’investir dans de la publicité sur Facebook : c’est là qu’on a mis nos économies d’étudiants, avant même de faire du chiffre d’affaire. On ne le regrette pas du tout car c’est comme cela qu’on a réussi à toucher beaucoup plus de monde !

Quelles expériences passées, professionnelles ou non, vous ont été utiles pour créer Sauver mon bar ?

Vincent : On avait déjà tous les deux de l’expérience dans l’entrepreneuriat. Samuel a lancé un projet de Marketplace (une application web commerciale fournissant, via des tiers, des biens ou services, ndlr.), ce qui lui a permis de développer des compétences plutôt techniques. Pour ma part, j’ai fait de la vente en ligne de bracelets de sport connectés et de lunettes anti-lumière bleue. C’est là où j’ai appris à faire des publicités efficaces et le growth hacking(ensemble de techniques de marketing permettant d’accélérer rapidement la croissance de son chiffre d’affaires, ndlr.)

Samuel : On s’est aussi servis de nos erreurs passées pour nous y prendre d’une meilleure façon. Par exemple, lorsque j’ai lancé mon premier projet, je l’ai fait sans vraiment m’assurer qu’il y avait une demande en face. Avec Sauver mon bar, au contraire, on s’est assurés que l’on répondait à un réel besoin depuis le début et c’est, je pense, pour cela que ça a marché. Ce besoin, on l’a identifié au feeling, en se disant que logiquement, les gérants allaient vraiment être impactés par le confinement.

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Quelles enseignements tirez-vous de ce projet ?

Vincent : On s’est vite rendus compte que l’image qu’on se fait de l’entreprenariat - celle d’une bonne idée qui marche du premier coup -, ne correspond pas toujours à la réalité. En fait, Il faut accepter que l’idée de départ évolue au fil du projet. Aussi, on s’est aperçus que lorsqu’on débute, on perd un temps considérable sur des tâches pas forcément utiles ! Par exemple, lorsqu’on développe un site web à des fins commerciales, passer deux heures sur un texte que personne ne lira ou presque, c’est clairement une perte de temps. Mieux vaut s’attarder sur l’efficacité du site. Désormais, pour prioriser, on se base sur la loi de Pareto : 20% du travail fourni apporte 80% du bénéfice et 80% du travail n’apporte que les 20% du bénéfice restants. Se concentrer d’abord sur les tâches qui créeront le meilleur résultat nous permet d’être plus efficaces, surtout quand on mène une vraie course contre le temps… et parfois contre les autres.

« On s’est aperçus que lorsqu’on débute dans l’entrepreneuriat, on perd un temps considérable sur des tâches pas forcément utiles ! » Vincent

Samuel : Et puis, au lieu de partir dans tous les sens ou trop loin trop tôt, on a vu que c’était bien plus pérenne de commencer avec un projet plutôt minimaliste et simple à développer, en se basant sur des besoins réels - ici ceux des gérants qui avaient besoin de trésorerie pour tenir le coup. En résumé, on a appris à prendre comme point de départ un besoin existant et à le développer étape par étape, même dans le rush.

Vous parlez de vous en disant “on”, qu’est-ce que ça fait d’entreprendre en duo avec un pote ?

Vincent : Ça n’a pas été simple tous les jours ! (rires) On est proches, donc forcément, entre nous, on n’est pas du genre à mâcher nos mots. Dès qu’on n’était pas d’accord, on passait des soirées à argumenter sur des trucs débiles. Et puis, il faut dire que la distance n’a pas aidé ! Parfois, on se rendait compte un peu tard qu’on n’était pas partis sur la même idée. Par exemple, j’avais suggéré à Sam qu’il construise un formulaire court et efficace, pour qu’on ai toutes les chances que les gérants le remplisse. Quand il m’a montré sa première version, j’ai remarqué qu’il avait demandé le nom de l’établissement, mais pas de la ville. Ça me semblait tellement logique, que ça m’a énervé. Pareil pour les passages à la télé, c’était parfois difficile de s’entendre sur qui allait passer, ou pas. Bref, on s’est engueulés, détestés, mais on est toujours là ! Avec le temps, ça finit par se lisser.

« On s’est engueulés, détestés, mais on est toujours là ! Avec le temps, ça finit par se lisser. » Vincent

Et l’âge dans tout ça ? Est-ce que vous le considérez comme un frein ? Un avantage ? Les deux ?

Vincent : Ça n’a pas changé grand chose, sauf quand on a appelé les premiers médias. C’est vrai qu’on a joué sur notre aspect étudiant… Les médias aiment bien “les jolies petites histoires”, et nous on n’est pas là pas pour faire de l’argent à la base, mais surtout parce que ça nous brisait le cœur d’imaginer qu’on n’allait pas pouvoir revenir dans “notre QG” qui aurait potentiellement pu fermer à cause de la crise. En revanche, je pense sincèrement que notre âge n’a impacté nos compétences, puisqu’on s’est basés sur nos acquis au lancement du projet. Je dirais que le frein était plutôt qu’on partait de zéro, sans communauté, contrairement à d’autres, comme Sauve Ton Resto. Ce projet a été lancé par HEMBLEM et LePotCommun, deux structures qui avaient déjà une clientèle auparavant ! Résultat, on a touché 200 établissements, et eux 500. Je pense qu’on atteint un beau total, pour des étudiants qui n’avaient jamais baigné dans la restauration.

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Avec plus de 15 000 euros reversés à plus de 200 bars en à peine trois mois, votre projet est une réussite, l’a-t-il été aussi pour vous, à titre personnel ?

Vincent : Complétement ! Ce projet a vraiment été idéal pour mettre en pratique tout le savoir que l’on a accumulé pendant nos études et nous faire évoluer. Et puis, il ne faut pas oublier qu’à la base, nous sommes apprentis : apprendre en faisant, c’est le paradis pour nous ! (rires)

Samuel : Avant la crise, on n’était pas sûrs de ce qu’on ferait après notre Master. Maintenant, tout est plus clair ! On est en train de réfléchir à la manière de transformer ce projet en une véritable entreprise en essayant de rebondir sur les nouveaux besoins des gérants. On espère que des personnes motivées pourront rejoindre le projet pour qu’il continue de grossir rapidement…

« Avant la crise, on n’était pas sûrs de ce qu’on ferait après notre Master. Maintenant, tout est plus clair ! » Samuel

Comment pensez-vous pérenniser Sauver mon bar ?

Vincent : On souhaite devenir le couteau suisse de la digitalisation des restaurants et des bars. En d’autres termes, on voudrait aider les gérants de bars et restaurants à opérer leur transformation digitale, car on a remarqué que ceux qui avaient le plus souffert de la crise étaient aussi les moins connectés et présents sur les réseaux sociaux. Grâce au digital, ils seront notamment plus proches de leur clientèle, en toutes circonstances. On veut par exemple leur proposer de digitaliser leurs menus (à l’aide de QR codes par exemple), notamment pour répondre aux nouvelles normes sanitaires : aujourd’hui, dès qu’ils tendent un menu à un client, ils doivent le laver. Cette petite transformation pourrait alléger le travail et l’effort physique des serveurs.

Samuel : Aussi, on va conserver le système de bons d’achat, tout en développant la vente à emporter : c’est aussi une solution pour respecter la distanciation sociale, tout en restant actifs. On souhaiterait également les aider à optimiser les réservations et l’espace de leur établissement, toujours pour leur permettre de respecter la distanciation sociale. Toutes les nouvelles mesures sanitaires sont très contraignantes pour eux. Notre objectif principal est de compter le plus de gérants possible sur notre plateforme, afin de leur apporter un maximum de services. Il faut qu’on fidélise les gérants, pour qu’ils restent des clients de Sauver mon bar, même après la crise. Finalement, tout ce qu’on veut, c’est que, crise ou pas crise, leur vie soit plus facile, tout simplement.

Est-ce que vous pensez que cette aventure vous a ouvert des portes pour la suite ?

Vincent : Complètement ! On a élargi notre réseau de manière considérable, dans plusieurs domaines : celui de l’ingénierie, bien sûr, mais aussi du marketing, de la communication et même du juridique ! Par exemple, on a fait un partenariat avec un cabinet d’avocats pour qu’il soutienne les gérants sur le plan juridique. Aussi, une attachée de presse nous a bien conseillés sur notre communication et on sait désormais qu’on pourra se tourner vers elle si besoin. C’est une bonne chose pour nous, de s’entourer de personnes compétentes dans d’autres sphères professionnelles que la nôtre.

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Ca veut dire quoi pour vous, “réussir sa vie” ?

Vincent : Pour moi, “réussir dans la vie”, c’est être autosuffisant : pouvoir vivre avec mes propres projets, au lieu d’être salarié d’une boîte. Je préfère être associé à un projet qui marche qu’être dans un grand groupe. Ça me permet de savoir faire pleins de choses, au lieu de devenir expert d’un seul domaine.

Un dernier message, conseil à passer aux étudiants qui voudraient se lancer, mais qui n’osent pas forcément ?

Samuel : C’est facile à dire mais : ne jamais hésiter, justement, puisqu’il suffit juste de tenter… À partir du moment où certaines personnes ont des besoins, vous aurez toujours quelque chose à leur proposer. Et puis, quoiqu’il arrive, même si ça plante, vous aurez beaucoup appris ! Selon moi, il n’y a pas vraiment de risque à se lancer.

« Ne jamais hésiter à se lancer, il suffit juste de tenter… » Samuel

Vincent : Soyez les premiers à proposer, pas à développer ! Si vous attendez d’avoir tout développé pour vous lancer, vous ne serez jamais les premiers sur le coup. Et puis, vous n’aurez jamais fini de toute façon : il y aura toujours des choses à modifier. Autre conseil : soyez plus de deux ! Même à trois, ce sera plus facile, selon moi, de prendre une décision, puisqu’il y aura a priori une majorité. Ça évitera les débats interminables… (rires)

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Photo by WTTJ

Anais Koopman

Journaliste indépendante

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