Jules Ribstein : ramener l’or paralympique à la maison

Jules Ribstein, champion du monde paratriathlon

Trois ans, d’après Beigbeder, c’est le temps qu’il faut à l’amour pour disparaître. Trois ans, pour Jules Ribstein, c’est le temps qu’il faut pour se lancer dans une carrière de paratriathlète de haut niveau et remporter les championnats de France, d’Europe et du Monde.

Jules Ribstein est champion de France, d’Europe et du Monde, mais lorsqu’on lui demande de raconter une course qui l’a marqué, c’est souvent le triathlon d’Obernai en 2017 qui revient : « Obernai, c’est mythique. » Durant plus d’une heure les paysages familiers de la plaine et des vignobles d’Alsace défilent sous les pas et coups de pédales du Strasbourgeois. « C’est un circuit assez connu avec des stars et de l’argent, et ça se passe à côté de chez moi », contextualise l’athlète qui essaie de participer à chaque édition.

Cette année-là, un groupe de copains fait le triathlon avec lui pour le soutenir. Le parcours n’est pas simple, mais Jules s’y confronte avec plaisir. Lorsque après 500 mètres de nage dans le plan d’eau de Benfeld, 24 kilomètres de vélo et une boucle de 5 kilomètres de course à pied, il passe enfin la ligne d’arrivée, la satisfaction est incommensurable. Douze ans auparavant, en junior, Jules gagnait cette course et vivait une de ses premières grandes victoires. Cette fois-ci, il arrive environ 150ᵉ, en milieu de classement, pourtant l’émotion est presque plus intense. « Je ne savais pas si je réussirais à finir », se souvient-il, encore fier de la performance. Car entre temps, Jules a perdu sa jambe gauche.

Accident de parcours

Le 21 septembre 2008, toujours sur une route d’Alsace, sa moto percute une voiture qu’il n’avait pas vu arriver. Alors que la carrière de duathlète et triathlète de haut niveau du jeune-homme en était à des prémices prometteuses, il est amputé au-dessus du genou. « J’ai été stoppé dans mon élan », résume le sportif de 33 ans. « Je ne sais pas si je serai arrivé au niveau où je suis aujourd’hui en valide, mais j’en prenais le chemin », assure-t-il. La collision remet tout en question, y compris son ambition de champion.

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Quand tu es valide, si tu as mal quelque part, c’est que tu t’es blessé. Moi, quand je vais courir, j’ai forcément mal. Courir avec une prothèse, ça fait mal, point. Il faut l’accepter.

À l’époque le paratriathlon n’est que très peu développé – la première édition des championnats de France dans cette discipline a lieu en 2013. « Et il n’y a pas beaucoup d’amputés fémoraux qui réussissent à recourir », assure Jules tout en façonnant une pièce en carbone qui lui permettra d’être mieux positionné sur son vélo. Si Jules nage alors dans le flou, Jean-Claude Gast, le coach et ancien athlète qui le suit depuis ses débuts, à 16 ans, au sein de la section sport-études du lycée de Molsheim, ne doute pas de ses capacités à se remettre en piste et en quête de médailles. « Dans ton malheur, tu vas peut-être réussir quelque chose d’exceptionnel dans le handisport », lui suggère-t-il sur son lit d’hôpital. Avec le recul, la phrase sonne comme une prophétie, mais à l’époque Jules ne veut pas l’entendre. « La rééducation, c’est le stade le plus violent et le plus dur, tu te poses plein de questions et tu n’as pas envie de refaire ce que tu faisais avant. »

Mais comme tous les traumatisés de la route, poussé par les kinés et médecins de l’Institut Universitaire de Réadaptation Clemenceau où il passe cinq mois, il se remet tout de même rapidement au sport, et avec plaisir. « J’étais super content qu’il y ait une piscine dans le centre », se rappelle-t-il. Puis au bout d’un an, après avoir trouvé le bon appareillage, il part en balade à VTT le week-end. La course, elle, attendra jusqu’en 2016.

Celui qui aujourd’hui fini un triathlon en environ 1h04 raconte : « Il faut réapprendre à marcher avec un artifice qui est la prothèse et c’est très difficile de dompter cet artifice […] pour courir c’est la même chose, en pire. » Une difficulté à laquelle s’ajoute la douleur : « On a plus toute la chaîne d’amortissement cheville-genou-hanche. Tous les chocs sont directement impulsés dans le bassin et donc dans les lombaires. » Encore aujourd’hui, le problème demeure. « Quand tu es valide, si tu as mal quelque part, c’est que tu t’es blessé. Moi, quand je vais courir, j’ai forcément mal. Courir avec une prothèse, ça fait mal, point. Il faut l’accepter », explique le sportif qui se limite à trois courses par semaine pour préserver son dos.

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Para par hasard

La peur de devoir comparer de nouvelles performances, nécessairement moins rapides que par le passé, le dissuade un moment de reprendre la compétition. Jules s’est trouvé un autre objectif : fabriquer les meilleures prothèses possibles. « La technologie actuelle est assez sommaire », indique le principal intéressé. Il étudie donc trois ans pour devenir orthoprothésiste, puis en exerce quatre. « Le sport me manquait », admet-il quand il repense à cette période qui ne lui laissait plus beaucoup de temps et d’énergie pour aller s’entraîner.

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Ce n’est pas comme si j’avais vraiment commencé il y a trois ans, j’avais tout un bagage technique et physique. Tout ce que j’avais fait en valide était en mémoire dans mon corps.

En revanche, pendant longtemps celui qui se décrit comme «handicapé par hasard», ne veut pas mettre le pied ni la prothèse dans le milieu « para » . « Je n’étais pas prêt pour ça », dit-il sans s’attarder sur la question laissant résonner le bruit des frottements de la pièce de carbone. À 15 ans, s’il s’est mis au triathlon, c’est simplement pour suivre un copain qui lui a proposé d’essayer. Plus d’une décennie après, c’est de nouveau « une personne sympa » qui lui permettra de passer le pas, du para cette fois. « En fait, je nageais avec un club de valides à Valence et puis il y a un coach de la section handi qui m’a demandé si je ne voulais pas faire des compétitions avec eux. Et tu sais quand quelqu’un est sympa, bah tu as envie de lui répondre positivement. » De sa vie de valide Jules gardait aussi « un petit goût d’inachevé », qui ne demandait qu’à être remplacé par celui savoureux de la victoire.

Numéro 1 dans la foulée

En peu de temps, c’est chose faite. Il arrive 5ᵉ au championnat de France de 400 mètres nage libre « sans trop s’entraîner » - à raison de trois sessions par semaine. Et lorsqu’il quitte son travail en 2016 et s’y met à fond, il enjambe les marches des podiums : 2017, médaille d’argent au championnat de France ; 2018, champion de France et médaille de bronze au championnat du monde ; 2019, champion d’Europe et du Monde ; 2020, champion de France. Le numéro 1 mondial de paratriathlon ne paraît pourtant pas étonné par ce palmarès fulgurant. Sans prétention, il affirme : « Je savais que je pouvais atteindre le haut-niveau, je ne savais juste pas combien de temps ça me prendrait. » Deux ans, seulement. Mais encore une fois, Jules argumente, pragmatique : « Les gens qui courent sur le circuit international en para n’ont pas tous été des sportifs aguerris par le passé. Moi, ce n’est pas comme si j’avais vraiment commencé il y a trois ans, j’avais tout un bagage technique et physique. Tout ce que j’avais fait en valide était en mémoire dans mon corps. »

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Parfois, je me demande pourquoi je m’inflige tout ça. Parfois, tu as juste envie de ne plus souffrir, de foutre la paix à ton corps et puis tu te dis : “mais attends en fait c’est génial, là tu souffres, mais demain tu vas faire deux heures de vélo, tu vas profiter de la nature…”

Jean-Claude Gast, partage son analyse, mais insiste également sur le mental de l’athlète. « Lorsque Jules est arrivé dans ma section au lycée, il n’était pas dans les meilleurs, c’était même plutôt un piètre nageur, mais il faisait partie des plus assidus, des plus motivés », puis l’entraîneur retraité poursuit : « depuis qu’il a repris, il est encore plus volontaire et battant. Il sait où il veut aller. » En l’occurrence aux Jeux paralympiques de Tokyo en 2021 s’ils ne sont pas annulés – même s’il devra concourir en PTS4 une catégorie plus élevée que la sienne – et surtout à ceux de Paris en 2024.

Nager dans des lacs ou des mers, courir et rouler sur les chemins de France et d’ailleurs, pour l’instant cet amoureux de la nature et de l’effort n’a pas envie de troquer son quotidien en extérieur. Tournant à un rythme de 2 entraînements par jour avec un jour de repos par semaine, et s’astreignant à un régime « sans trop de picole, ou de barbecue l’été », il concède sans hésiter mener aussi une vie de sacrifices. « De 14 à 19 ans, j’ai fait exclusivement du sport, c’était ma seule raison de vivre. Je n’avais pas d’à côté. Je n’ai pas eu de copines avant mes 19 ans », se souvient-il, sans regret. Aujourd’hui, ce jeune papa a la chance d’avoir une compagne qui le soutient. « Et mon enfant, et bien, il n’a pas le choix », ajoute-t-il en plaisantant, bien qu’en réalité, ne pas le voir un quart de l’année à cause des stages et compétitions l’attriste. Le reste du temps, Jules compare son métier d’athlète à n’importe quel boulot à 35h : « Le matin à 9h, j’amène mon fils chez la tatie, le soir, je vais le chercher, et entre temps, je fais mon travail. »

Médaille d’or, sans argent

Un boulot à 35 heures, mais sans l’assurance d’être rémunéré à sa juste valeur. Si 70 % de ses journées sont dédiées au sport – entraînements et amélioration de l’appareillage – il consacre les 30 % restants à la recherche de financements. Et avec une saison à 35 000 euros, impossible pour Jules de mettre de côté.

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Oui, j’ai été champion du monde, champion d’Europe, mais je n’ai pas fait grand-chose…

Son cas est loin d’être une exception puisque comme le révélait Complément d’enquête en 2016, la moitié des sportifs français qui s’apprêtaient à participer aux JO de Rio, vivaient sous le seuil de pauvreté. Une situation générale plus que précaire à laquelle s’ajoutent des prizes money - les primes versées aux athlètes en cas de victoire - souvent dérisoires voire inexistants. « Vincent Luis (ndlr. le champion du monde de triathlon en titre), quand il a fait champion du monde sur la saison dernière, il a touché 100 ou 120 000 euros. », explique Jules qui n’a pas gagné un centime en remportant le titre mondial ou européen. « Dans les sports handi et féminin, on rencontre les mêmes problèmes… », s’indigne le trentenaire qui tente de faire évoluer ce système de rémunération inégalitaire avec d’autres collègues.

L’argent à trouver, la logistique des appareillages, le manque de reconnaissance avec des courses programmées à 7h du matin et des posts Facebook récoltant à peine une centaine de likes, la gestion de la douleur… « Tout est plus compliqué quand on est para-athlète », résume Jules sans détour. « Parfois, je me demande pourquoi je m’inflige tout ça. Parfois, tu as juste envie de ne plus souffrir, de foutre la paix à ton corps et puis tu te dis : “mais attends en fait c’est génial, là tu souffres, mais demain tu vas faire deux heures de vélo, tu vas profiter de la nature…” » Et dans quatre ans peut-être gagner les Jeux paralympiques. Car l’infaillible motivation de Jules va de pair avec son envie de « toujours plus », ce besoin de repousser ses limites propres aux grands sportifs. Jean-Claude Gast encourage son athlète dans cette quête effrénée sans lui mettre la pression : « Il a encore une bonne marge de progression, il a plusieurs années devant lui pour atteindre son meilleur niveau. » Alors lorsqu’on le complimente sur le chemin déjà parcouru en à peine trois ans, Jules Ribstein rectifie : « Oui, j’ai été champion du monde, champion d’Europe, mais je n’ai pas fait grand-chose… », la main sur sa pièce de carbone et le regard déjà tourné vers la prochaine « perf ».

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Photo by Thomas Decamps for WTTJ

Hélène Pillon

Journaliste freelance.

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