Marine Nationale : vingt mille vies sur les mers

Travailler dans la Marine Nationale : 24h sur la base de Toulon

Le pompon, le clairon, les tatouages, le lancer de béret au départ d’un bâtiment… Notre imaginaire collectif est truffé d’images de la Marine. Mais que sait-on réellement de la vie sur les bases navales, frégates, porte-hélicoptères et sous-marins ? Si aucun membre de votre famille ne s’est engagé, il y a des chances pour que vos connaissances se heurtent à la frontière qui sépare le monde civil du militaire. Et pourtant, depuis quelques semaines, les marins ont envahi nos écrans de télévision, les panneaux d’affichage, avec un message entêtant « rares sont les métiers qui vous emmènent aussi loin ». Le but ? Donner envie aux jeunes de s’engager. En 2021, l’institution recrute près de 4000 jeunes âgés de 16 à 30 ans, niveau 3eme à Bac+5. Alors que la crise sanitaire s’éternise et le chômage des jeunes explose, la marine fait figure d’exception. Pour le commandant Axel Ferrand, « le problème c’est que tout le monde nous connaît, mais personne ne nous voit comme un employeur potentiel. » Pour connaître le quotidien des 39 000 marins français, nous avons passé 24 heures sur la base navale de Toulon.

Un tutorat pour accompagner les jeunes à assurer leur mission

Dans les coursives du porte-hélicoptères Mistral ancré à Toulon, les marins s’affairent. Le clairon a sonné depuis une heure. Mécaniciens, pompiers, cuisiniers, infirmiers, secrétaires, détecteurs, informaticiens, mécaniciens entament leur journée de travail à bord. Mais comment s’organise le travail dans de ce bloc d’acier de 200 mètres de long et de 32 mètres de large ? Après un rapide contrôle de température, situation sanitaire oblige, le capitaine de vaisseau Alexis Muller lance les présentations : « Il y a plus de 30 métiers ici et 200 marins travaillent chaque jour pour faire fonctionner le bateau. Même au port, la mission continue. » Cela fait un peu plus de six mois que le chef d’orchestre de l’équipage a été affecté sur le bâtiment, mais il en connaît déjà tous les recoins et les rouages.

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Dans cette ville miniature, certains marins occupent des fonctions de sécurité, comme la matelot pompier Manon, 24 ans, qui doit vérifier que le matériel de lutte contre le feu est toujours fonctionnel, d’autres, des postes stratégiques, à l’instar du second-maître Thomas, détecteur depuis cinq ans et à ce titre chargé d’évaluer les menaces extérieures (présence d’armées étrangères, survols dans la zone d’objets non-identifiés). Sa mission ressemble un peu à celle de François Civil dans Le Chant du Loup, film sorti en 2019 qui met en scène le quotidien d’une oreille d’or, un sous-marinier entraîné à entendre les menaces là où on ne voit rien. En mission, le jeune homme de 25 ans observe et analyse les mouvements environnants sur ses écrans de contrôle grâce à divers moyens de détection (radars, balises…) Il est en première ligne des opérations tactiques. L’adrénaline est souvent au rendez-vous. « Ce qui me plaît, c’est d’avoir des responsabilités, explique-t-il. Dans le civil, je n’aurais jamais eu un tel poste parce qu’on n’y laisse pas suffisamment leur chance aux jeunes, on n’a pas confiance en eux. C’est dommage parce qu’on est capable de beaucoup. » Au milieu d’ordinateurs dernier cri, il décrit son parcours : Bac+2 en informatique, instruction à Maistrance, l’école des sous-officiers de la Marine. Selon le choix de la spécialité, l’apprentissage dans le centre de formation dure entre six mois et trois ans. Puis, une fois affectés sur un bâtiment, les nouveaux suivent un chemin proche du compagnonnage. « Comme les jeunes sont rapidement déployés, ils apprennent beaucoup sur le terrain, souligne le commandant Muller. Dans ces conditions, ils ont tous besoin d’un interlocuteur plus expérimenté qui leur montre les bons gestes jusqu’à ce qu’ils soient totalement autonomes. »

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Des formations qui permettent d’obtenir une reconnaissance dans le civil

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Si les responsabilités attirent les jeunes qui s’engagent, tous racontent avoir d’abord été motivés par l’aventure et les voyages qu’implique une carrière dans la Marine. Jean-Marie, 48 ans, infirmier et responsable de l’hôpital du Mistral en a fait l’expérience puisqu’en vingt-sept ans de service, il a déjà plusieurs tours du globe à son actif, vécu aux Antilles et en Nouvelle Calédonie. Aujourd’hui, il se tient prêt pour sa prochaine mission à La Réunion : « Ici, vous changez de crémerie tous les trois ans, et vous pouvez partir très régulièrement en Outre-Mer. » Contrairement aux jeunes générations, lui est arrivé pendant son service militaire. « J’ai d’abord appris à peindre, à ramasser des feuilles, à marcher au pas, à obéir, se souvient-il. Mais une fois que vous avez compris les codes et que vous êtes motivé, vous pouvez grandir et monter très haut ! » La promotion interne est un sujet qui occupe de nombreuses conversations sur la base. « Comme nous recrutons des personnes entre 16 et 30 ans, avec un niveau de la 3ème au Bac+5, tous vont évoluer, acquiesce Axel Ferrand, chargé du recrutement dans la région Sud-Est. Pour vous donner une idée, 40% des officiers sont d’anciens sous-officiers, parmi lesquels 60% ont commencé comme simple matelot. »

« Dans la Marine, tu peux débuter en cuisine, en communication, puis devenir plongeur, démineur, navigateur, presque toutes les passerelles existent. » Christelle, secrétaire du commandant

La formation initiale et continue des marins (23 jours par an en moyenne) s’appuie sur un système de validation d’acquis d’expérience niveau licence ou master qui leur permet d’obtenir des diplômes reconnus dans le civil. Et même s’il est toujours plus difficile pour un artilleur de se réinsérer qu’un communicant, un mécanicien ou un cuisinier, 90% trouvent un emploi un an seulement après avoir quitté la Marine. La reconnaissance dans le civil, c’est justement ce qui a poussé Jean-Marie à poursuivre sa carrière après son service militaire : « Le diplôme d’infirmier est exactement le même puisque c’est un diplôme d’État. J’ai d’ailleurs fait une pause de trois ans dans ma carrière pour suivre ma compagne à l’étranger où j’ai pu travailler dans un hôpital civil. Ça m’a plu, mais je trouve que le cadre est un peu plus exaltant ici et je suis revenu. » L’hôpital doté de deux blocs opératoires et de soixante-neuf lits est un élément essentiel du porte-hélicoptères. « L’an dernier, nous sommes allés à Mayotte pour transporter du matériel médical au début de la crise sanitaire et le Tonnerre, un autre bâtiment de ce type a transporté des malades du Covid entre Ajaccio et Marseille, rappelle le commandant Muller. On intervient aussi bien sur des terrains de guerre, dans l’évacuation de ressortissants ou dans le cadre d’une assistance humanitaire. »

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Grâce aux passerelles entre les spécialités, les jeunes peuvent se tromper de voie et rebondir

Cheveux plaqués avec du gel, visage impassible, la secrétaire du commandant Christelle toise la mer depuis le poste de navigation, situé au sommet de l’édifice. Pour la jeune femme de 20 ans, l’armée a toujours été une évidence : « Après mon bac ES, je ne voulais pas faire d’études. Plus que tout, il fallait que je sois autonome financièrement et puis, je voulais découvrir d’autres horizons. Je trouvais que l’armée tombait sous le sens surtout que le cadre et les règles qu’elle implique sont très rassurantes pour un jeune. » Même si elle a conscience de manquer certaines choses que seule la vie civile permet, elle pointe tout de suite un avantage important de l’institution. « Souvent, je vois que des jeunes suivent une voie après le Bac, mais ils ne savent pas vraiment si ça va leur plaire. Ils ignorent quel métier ils feront plus tard. Et quand ils se rendent compte qu’ils se sont trompés, ils ont déjà fait deux, trois, voire cinq ans d’études et n’ont d’autres choix que de recommencer de zéro, explique-t-elle. Sans compter la sécurité de l’emploi, et les salaires qui doublent en mission, dans la Marine, tu peux débuter en cuisine, en communication, puis devenir plongeur, démineur, navigateur, presque toutes les passerelles existent. »

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Volontaire et ambitieuse, Christelle n’occupe pas seulement le rôle de secrétaire à bord, elle est également « tireuse de mitraillette », « équipe d’alarme » en cas d’exercice de sécurité et « représentante catégorie des équipages ». Pour ce dernier poste, elle fait remonter les problèmes et les attentes de l’équipage au commandant, un peu comme le ferait un représentant du personnel dans le monde de l’entreprise. « Chaque marin a un métier de base, mais aussi d’autres fonctions annexes quand le bateau est embarqué ou engagé sur un terrain de guerre », détaille Alexis Muller.

Un cadre strict qui n’est pas fait pour tout le monde

« Les relations que tu noues dans la Marine sont beaucoup plus fortes qu’ailleurs, tes camarades ne sont plus seulement des collègues de boulot, c’est presque une famille. On vit ensemble, on est tous soudés. » Julie, chargée de la surveillance du port

Julie, en poste à la vigie, s’occupe de la surveillance du port. Le visage concentré sur ses trois écrans de contrôle, elle vérifie les mouvements du nouveau drone de l’armée, les plongées et les entrées et sorties des bâtiments de la base navale. C’est la première fois que la Bretonne de 28 ans a un poste stable à terre depuis qu’elle a commencé comme matelot spécialiste de la navigation sur carte il y a dix ans. « J’ai grandi au bord de l’eau, mon grand-père était pêcheur, du coup il fallait que je trouve un boulot qui me permette de m’endormir et de me réveiller en entendant le clapotis de la mer, explique-t-elle. Avec ma spécialité de navigatrice, j’ai sans cesse été affectée sur des bateaux et comme Christelle, j’avais moi aussi une fonction de tir en mission. Avant d’essayer, il y a pas mal d’appréhensions, on ne sait pas si on va être propulsé en arrière. Mais surtout, on n’a pas vraiment conscience de l’importance de ce que l’on fait, qu’on est là pour défendre notre pays. Disons qu’on joue un peu au guerrier. » Contrairement aux jeunes célibataires comme Christelle et Manon qui dorment généralement sur leur bateau même à quai pour économiser leur salaire, Julie loue désormais un appartement à quelques minutes de la base navale, à Hyères. Une vie qui ressemble presque à celle de n’importe quel civil. « Mais, c’est pour repartir de plus belle ! Mon but, c’est quand même de finir ma carrière en pilotant un gros bateau ! », rigole-t-elle quand on lui demande si elle pense avoir fait le tour de la vie en mer.

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Pour Julie, rien n’est plus beau qu’une vie embarquée, même si elle admet que ce n’est pas fait pour tout le monde. « Quand tu commences tout en bas de la hiérarchie dans la Marine Nationale, on te donne des ordres toute la journée, il y a des horaires à respecter, il faut faire son lit. Ce n’est pas facile quand c’est la première fois que tu quittes tes parents et que tu as un peu de caractère, raconte-t-elle en jetant un œil sur les écrans de contrôle de sa cabine. D’un autre côté, les relations que tu noues dans la Marine sont beaucoup plus fortes qu’ailleurs, tes camarades ne sont plus seulement des collègues de boulot, c’est presque une famille. Ça ne remplacera jamais un papa ou une maman, mais comme on vit ensemble, on est tous soudés. » En mission, il arrive parfois qu’un bateau ne fasse pas d’arrêt pendant plusieurs semaines. L’enfermement pousse les marins à veiller les uns sur les autres.

Entre isolement et adrénaline : la vie à part des sous-mariniers

« Je ne savais pas que la France disposait d’un tel arsenal militaire et moi ce qui m’a tout de suite plu, c’était de travailler sur un navire ultra-technologique qui disposait d’une chaufferie nucléaire. » Matthias, officier mécanicien

La vie à bord sur les bateaux de surface peut avoir des allures de confinement, mais c’est bien dans les sous-marins que l’isolement atteint des sommets. Même à quai, c’est un monde à part. Dans la base navale de Toulon, les six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) sont cachés dans une zone classée secret défense. À l’entrée, les identités sont vérifiées plusieurs fois, aucune photo n’est possible et les téléphones portables sont consignés. Les ingénieurs et marins communiquent uniquement avec des talkies-walkies, et travaillent cachés derrière des bâches de protection.

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Uniforme tiré à quatre épingles, allure décidée, le jeune officier mécanicien Matthias vient de recevoir son affectation sur le Suffren, premier sous-marin français de classe Barracuda (la deuxième génération de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de la Marine nationale française, ndlr). Même s’il essaie de cacher son émotion, ses yeux empreints de fierté et d’admiration pour ses instructeurs le trahissent. Mais qu’est-ce qui peut bien motiver un jeune de 25 ans à s’embarquer une vie à bord d’un espace confiné propulsé à 200 mètres sous l’eau ? « Contrairement à beaucoup d’autres, mes parents n’étaient pas dans la Marine, ma passion est arrivée sur le tard en regardant un reportage à la télé quand j’étais ado, se souvient-il. Je ne savais pas que la France disposait d’un tel arsenal militaire et moi ce qui m’a tout de suite plu, c’était de travailler sur un navire ultra-technologique qui disposait d’une chaufferie nucléaire. Peut-être que si je n’avais pas vu ce reportage, j’aurais fait autre chose. Ça ne tient pas à grand-chose quand on y pense. » Après avoir passé son bac, le jeune homme enchaîne avec une prépa math sup math spé et intègre la voie royale : l’École Navale. Accessible après une licence ou une prépa d’ingénieur via le concours Central-Supélec, l’école forme les officiers de la Marine qui assureront des fonctions d’encadrement et de commandement au sein des navires de combat, des sous-marins, des flottilles de l’aéronautique navale et des commandos. Pendant sa première année à l’école militaire, Matthias monte dans un sous-marin lanceur d’engins (SNLE), celui qui détient l’arme nucléaire, installé à l’île Longue en Bretagne : « Même si la vie en sous-marin est assez rustique, qu’on est les uns sur les autres, ça passe vite et on n’a jamais l’impression d’être au travail. Jusqu’à présent, mon plus long voyage sous l’eau a duré trois semaines et je n’ai pas eu besoin de remonter, ni souffert de l’enfermement. »

Contrairement aux autres forces de la Marine, il faut être volontaire pour s’embarquer sur un tel navire. Et même si les sous-mariniers gagnent mieux leur vie que ceux qui travaillent à la surface, l’argent ne peut pas être la seule motivation. Aujourd’hui, Matthias rêve grand et espère commander un sous-marin dans une dizaine d’années, à la fin de sa carrière. « La vie de sous-marinier est assez courte. Après je pourrais travailler sur le porte-avions Charles-de-Gaulle ou sur n’importe quel autre bâtiment de surface, dit-il. En même temps, avec mon diplôme d’ingénieur, je pourrais aussi continuer dans un groupe industriel qui collabore avec la Marine, comme Thalès ou Naval Group… » Tout est possible.

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