Entre kimono et robe d'avocat, la folle double-vie d'une championne du monde

Avocate et quintuple championne du monde de karaté

Que ce soit lorsqu’elle revêt sa robe d’avocat pour défendre un client ou lorsqu’elle enfile son kimono avant d’entrer en scène, Alexandra Recchia en impose. Cette double-vie, la jeune trentenaire d’un mètre cinquante-quatre la mène à cent à l’heure en attendant les JO de Tokyo en 2021, date à laquelle elle quittera le tatami pour rejoindre le prétoire. Son parcours en témoigne : « On ne naît pas championne, on le devient. » Rencontre avec une sportive qui a fait de la combativité son leitmotiv.

À l’âge où les enfants apprennent à lire et à écrire, tu faisais tes premiers pas sur un tatami. Pourquoi avoir choisi ce sport ?

J’avais cinq ans et demi quand j’ai commencé le karaté. Et ce n’est pas un hasard. À mon entrée à l’école, j’étais la plus petite et on avait souvent tendance à m’embêter. Heureusement pour moi, et malheureusement pour eux, j’avais un caractère bien trempé. Au début, je prévenais mes camarades, mais s’ils continuaient, ils se prenaient un coup de poing ! (rires) Du coup, mes parents - qui aimaient bien les arts martiaux et les valeurs qu’ils véhiculaient — se sont dit que le karaté m’irait très bien. Ils y voyaient un moyen pour que je canalise mon énergie et que j’apprenne à me défendre.

À 12 ans, je suis devenue championne de France en Minimes 1ère année (jeune sportif entre les benjamins et les cadets, ndlr.) J’ai ensuite fait mes premiers stages nationaux et j’ai été remarquée par des entraîneurs de l’équipe de France. Les choses se sont vite enchaînées : j’ai gagné une compétition très sélective qui permet de participer aux championnats du monde, et j’ai été sélectionnée en équipe de France à 15 ans.

C’est là que j’ai su que voulais faire de ma passion, un vrai métier. Avant ça, même si j’ai toujours été une compétitrice dans l’âme, ce n’était qu’un loisir et j’étais très mauvaise perdante. D’ailleurs, même aux jeux de société, j’étais horrible avec mes frères et sœurs : je trichais pour gagner et dès que je perdais, ça partait en crise de nerfs (rires). À vrai dire, je pense que c’est cette envie de gagner qui m’a permis de me hisser au plus haut niveau.

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Une carrière dans le karaté demande un investissement à plein temps. Pourquoi avoir fait des études de droit en parallèle ?

À l’adolescence, quand le karaté a commencé à devenir sérieux, mes parents m’ont dit : « C’est bien, t’es douée, tu ramènes des médailles, mais c’est pas ça qui va te faire vivre plus tard. Donc si ça ne va pas à l’école, tu seras privée de karaté. » J’ai donc passé un deal avec eux : pour continuer à exercer ma passion, je devais avoir la moyenne au lycée. Et ça a fonctionné !

Comme j’ai toujours eu l’habitude de gérer mes études et le karaté de front, c’est assez naturellement que j’ai continué à le faire après le bac. J’adorais bachoter, passer des heures sur mes cahiers. Je préférais ça à sortir en soirée faire la fête. Et puis, j’ai toujours eu conscience que pour avoir ce que l’on veut, il faut s’en donner les moyens.

Ma licence de droit s’est super bien passée : première année, deuxième année, troisième année… et là je me suis dit : « Bon, ben, allez, c’est parti pour un master 1 ! » et puis, « pourquoi pas un master 2 ? » Lors de cette dernière année, j’ai vraiment découvert la profession d’avocat et ça a été une révélation : c’était exactement ce que je voulais faire.

Finalement, l’accord que j’avais passé avec mes parents m’a poussée à être hyper exigeante. Je me souviens que mon père s’est moqué de moi quand je leur ai annoncé que j’allais entrer en fac de droit. Il a littéralement explosé de rire. Il ne pensait pas que j’en étais capable. Ça m’a tellement vexée que je me suis dit : « Je vais te montrer, tu vas voir ! » Quand j’y pense, je fonctionne beaucoup au défi. C’est ça qui me fait avancer. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, je suis fière de pouvoir dire que je suis avocate en droit du travail, mais aussi quintuple championne du monde de karaté et double championne d’Europe.

« Je fonctionne beaucoup au défi. C’est ça qui me fait avancer. »

Tu peux ! Comment as-tu réussi à gérer de front la préparation de ton CAPA et les compétitions internationales ?

Suivre simultanément un parcours universitaire et un parcours sportif, c’est un vrai parcours du combattant. En période de partiels, j’avais aussi des compétitions à préparer. Aussi, il n’était pas rare que j’arrive aux entraînements épuisée moralement et physiquement. Pour autant, j’avais toujours cette certitude que le travail allait payer. Je me suis même surprise à trouver une forme d’équilibre entre ces deux vies… Sur le tatami, je pouvais me défouler, évacuer les mauvaises énergies. Et inversement, quand j’étais envahie par le stress à cause du karaté, je me concentrais sur mes révisions ; ça me permettait de faire redescendre la pression. J’avais cette capacité à switcher en dix minutes. Je pense que c’est ce qui m’a permis d’être performante dans les deux domaines. Et puis, globalement, à partir du moment où je m’engage dans une voie, je ne peux pas faire marche arrière, ce n’est pas dans mon caractère.

Sur le tatami, je pouvais me défouler, évacuer les mauvaises énergies. Et inversement, quand j’étais envahie par le stress à cause du karaté, je me concentrais sur mes révisions.

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Qu’est-ce qui te passionne dans le métier de karatéka et celui d’avocate ?

Dans le karaté, j’aime le dépassement de soi tant physique que mental. Dans ce sport, on peut constamment repousser ses limites. J’aime aussi le fait que je puisse battre un garçon ou une fille qui est plus grand(e), parce que ce n’est pas un rapport de force. C’est une question de vitesse, d’explosivité et de stratégie. Et puis, mettre des coups de pied dans la figure de mes adversaires me plaît aussi (rires). Quand je mets mes premiers coups, qu’ils n’ont rien vu venir, et n’ont pas le temps de réagir… c’est du pur bonheur !

Dans le métier d’avocat, on peut faire de réels parallèles avec le karaté. D’ailleurs, je ne pense pas que ce soit un hasard si j’ai fini avec la robe. Je suis dans ce métier comme sur le tatami, mais avec d’autres armes. Lorsqu’on plaide, on peut utiliser les points faibles de l’adversaire et mettre en avant nos points forts. Ça nécessite plus de finesse, mais finalement, chaque affaire est un combat à gagner.

Finalement, chaque affaire est un combat à gagner.

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À quoi ressemble donc ton quotidien entre tes deux carrières, tes deux passions ?

Déjà être championne, c’est la course. Entre les séances de préparation physique et mentale, les entraînements, la kiné et la chiropraxie (thérapie par manipulation des vertèbres, ndlr), les séances de récupération à la maison et les étirements…. Il faut aussi ajouter les obligations propres aux champions (interventions dans des collèges et des lycées, cours de karaté auprès de jeunes, etc.), ça me fait courir sans cesse. Ça me prend un temps fou. Ajouter à cela mon métier d’avocate… Vous imaginez… Heureusement, je souffle le week-end, quand je ne suis pas en compétition ou en stage. C’est vraiment le seul moment où je peux décompresser et penser à tout sauf au sport et au boulot.

Pour mener à bien cette vie de championne, dirais-tu que tu as fait des sacrifices dans ta vie privée ?

Je n’ai pas une vie “normale”, ça, c’est sûr ! À la base je voulais arrêter en 2016, alors que je venais de décrocher mon CAPA. Je comptais déposer mon kimono après les championnats du monde, ça se goupillait vraiment bien. Sauf que sur cette compétition, je suis de nouveau devenue double championne du monde… Et puis, avec l’annonce des JO (initialement prévus à 2020 mais reportés à 2021 suite à la crise sanitaire, ndlr) je me dis : « Oh non, je suis double championne du monde, je ne vais pas arrêter maintenant ! Les jeux ne sont pas si loin, et c’est tout ce que j’ai toujours voulu…»

Bien sûr, cette décision a repoussé de plusieurs années pas mal de projets personnels, notamment avec mon compagnon : nous marier, avoir des enfants… Mais on a pesé les pour et les contre. Et un jour, mon fiancé m’a dit : « Je ne veux pas que tu aies de regret, que tu m’en veuilles par la suite », donc on s’est mis d’accord, et je suis repartie pour quatre ans.

Aujourd’hui, avec la crise du coronavirus et le report des Jeux Olympiques de Tokyo à 2021, mes projets sont de nouveau chamboulés. Je comptais mettre un terme à ma carrière sportive en août, aux termes des JO, puis prendre un nouveau poste au sein d’un cabinet d’avocat et préparer mon mariage, mais là, tout est reporté. C’est embêtant, mais ce n’est qu’un an de plus, ça passera vite.

Même si elle décalée, ta retraite sportive arrive donc à grands pas, comment envisages-tu l’avenir ?

J’ai bientôt 32 ans et j’ai déjà 18 ans de carrière derrière moi. Et un métier et une autre vie m’attendent. Je sais que ma reconversion ne sera pas difficile car finalement, je m’y suis préparée depuis plusieurs mois. Je sais que la fin approche mais ça ne m’effraie pas. J’ai même envie de tout ce qui va arriver après. La vie “métro-boulot-dodo” comme tout le monde, moi je l’ai jamais connue. Je vais donc me concentrer sur ma carrière d’avocate, en profiter pour voir mes amis, ma famille et préparer mon mariage… Je n’ai pas le stress qu’ont beaucoup de sportifs de haut niveau de me dire : « Qu’est-ce que je vais devenir après ? » Je sais déjà ce que ça va être le bonheur (rires).

Après, ce sera “sportif” aussi, mais différemment. Je ne pourrai pas arrêter le sport, car c’est vraiment une drogue. Et je continuerai à enseigner le karaté en France et à l’étranger pour les plus jeunes. J’adore ça, ce sont des moments de partage et je reçois énormément de retours positifs. Quand on termine l’entraînement, qu’ils sont épuisés, mais qu’ils ont la banane et des étoiles plein les yeux, je réalise à quel point c’est génial de transmettre autant d’émotions.

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Pour toi, qu’est-ce qu’une carrière « réussie » ?

Pour certains, réussir une carrière d’avocate : c’est travailler 80 heures par semaine, remporter tous ses dossiers, avoir des clients prestigieux… Personnellement, je vois au-delà. J’accorde plus d’importance au côté humain, même si ça ne m’empêche pas de me fixer des challenges quotidiens. Je ne cherche pas la gloire ou la reconnaissance à tout prix, mais je cherche surtout à me sentir vivante, forte, et à m’épanouir à travers mon métier. Ce qui me rend heureuse, c’est d’être dans le dépassement, par exemple de réussir à gagner un dossier qui paraissait perdu d’avance et de me dire : « Ouais, j’ai relevé ce défi ! »

Le bien-être a aussi une place centrale dans ma vie. Avec mon conjoint, nous aimerions habiter en Corse, avoir une maison avec des poules, des chiens… et avoir des enfants. Certains avocats bossent tellement qu’ils ne voient pas leur famille. Ils font petit-déj’, déjeuner, diner au cabinet… Je ne conçois pas ma vie comme ça. Mais je ne juge personne, c’est juste que mon bonheur n’est pas là. Je ne cherche pas non plus à gagner des millions. À partir du moment où je gagne suffisamment pour pouvoir subvenir aux besoins de ma famille, ça me va très bien. Être heureuse sur le plan personnel, sans avoir à compter ses sous, c’est pour moi la plus grande des réussites.

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Photo by WTTJ

Sherina Berreby

Journaliste

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