« Le jour où j’ai renoncé à ma prime pour soutenir ma collègue » Témoignage

« Le jour où j’ai renoncé à ma prime pour soutenir ma collègue »

Designer depuis quelques années maintenant, j’ai travaillé pendant cinq ans dans une association œuvrant dans le secteur du numérique. L’association était jeune, comptait un peu moins de dix employés, mais pesait tout de même un certain poids dans l’économie française. Je m’y voyais évoluer, j’avais le goût de ce que je faisais. Et, en prime, j’entretenais de très bonnes relations avec mes collègues. Le jour on bossait, le soir on buvait des coups. On adorait notre job, on adorait la structure. Sauf que j’ai bien cru qu’on était les seuls, à l’aimer, cette structure… Parce qu’on ne va pas se mentir, on faisait front contre une direction incarnée par une seule et même personne qui menait la barque d’une drôle de manière… C’était aussi ce qui nous rassemblait. On s’était d’ailleurs sans doute liés dans et par cette lutte commune, bien qu’elle ne fut, au début, pas revendiquée. Personnellement, plus le temps passait, moins je me sentais aligné avec les mesures prises (ou non) par cette direction. Pendant longtemps, je n’ai pas exprimé mon mécontentement. Jusqu’au jour où…

Une augmentation de 10% et une prime de 2 000 euros

Lendemain de soirée avec mes collègues, j’arrive (en retard) pour mon rendez-vous annuel. Ma boss m’annonce qu’elle m’augmente de 10% et que j’ai le droit, en plus, à une prime de 2 000 euros. Bonne nouvelle, vous me direz ? En théorie, oui. Sauf que, dans le même temps, ma collègue, qui fait alors exactement le même boulot que moi, est toujours payée… 20% de moins. D’aucuns diront qu’elle n’avait pas la même expertise que moi, qu’elle était arrivée un an plus tard ou encore qu’elle avait mal négocié son salaire à son arrivée. À d’autres. Cette fille avait autant d’expérience que moi. Et un an ne justifie pas 20% d’écart salarial.

Ma collègue, qui fait alors exactement le même boulot que moi, est toujours payée… 20% de moins.

Ce jour-là, je refuse l’augmentation. Je fais comprendre à ma boss que je préfère qu’il y ait une égale répartition des salaires dans l’équipe et qu’il est donc assez logique que je donne cette prime à ma collègue. Ma supérieure ne l’a pas du tout pris pour elle mais n’y a pas non plus décelé une forme de revendication pour plus de justice. Elle y a plutôt vu une supposée “bonne action”. Ce que je voulais n’a pas fonctionné : aucune remise en cause du système. Je pensais, sans doute naïvement, que tout ça allait déclencher quelque chose chez elle… mais il n’en fut rien. Peut-être était-ce illusoire de penser que mon action allait changer les choses de manière structurelle.

Renoncer à mon augmentation pour garder un équilibre dans l’équipe

Mais est-ce que c’était un acte engagé ? Réfléchi ? En vérité, je ne crois pas. Je me suis pointé à ce rendez-vous sans savoir que j’allais recevoir une prime. Ma démarche était donc très spontanée : je n’avais pas du tout prévu de renoncer à mon augmentation ce jour-là. En réalité, je crois que c’est une décision qui s’est imposée à moi, et qui est intervenue après une série de situations déceptives. Si je l’ai fait, c’est pour une chose : tenter de garder un équilibre dans une boîte au sein de laquelle le climat était loin d’être au beau fixe. Je pense, en toute humilité, que c’était le seul moyen qu’à terme, la structure n’implose pas.

En réalité, je crois que c’est une décision qui s’est imposée à moi, et qui est intervenue après une série de situations déceptives.

On travaillait beaucoup (trop), notre supérieure n’avait aucune idée du nombre de projets sur lesquels chacun d’entre nous travaillait, ni de leurs coûts, ni des process associés. Il n’y avait que deux personnes bien payées : un collègue - consultant -, et ladite boss, bien sûr. Quant à moi, j’avais le troisième salaire le plus élevé. Les femmes, elles, avaient toutes des salaires inférieurs… Et en prime, la communication s’était brisée - ou peut-être n’avait-elle jamais été ? -. C’était à base de non-dits qui, à force de s’accumuler, tendaient à instaurer une tension permanente, et surtout très envahissante. Dans une boîte qui est censée s’organiser de manière collaborative, ça posait problème.

Ça avait d’ailleurs déjà pété, plusieurs fois. Un jour, ça avait été mon tour, j’avais crié contre la direction. J’avais crié très fort. J’ai du mal à garder un filtre sur la durée quand je suis en colère, mais tout le monde n’est pas fait comme moi. Alors je crois bien que le fait de m’être insurgé ou d’avoir décliné l’offre a été un moyen de “sauver” ceux qui n’osaient pas parler. Et puis, il faut tout de même avouer : les conditions pour que je fasse entendre ma voix m’étaient plutôt favorables. J’entretenais une relation assez particulière avec ma boss : nous étions en conflit permanent, mais elle m’écoutait toujours. Je crois, pour être honnête que j’étais un peu son chouchou, chose que je peine encore à comprendre au vu de nos différends.

Je n’avais pas besoin de cet argent

Néanmoins, il faut le dire : je n’avais pas besoin de cet argent, de la même manière que mon opinion n’avait, en théorie, pas à être entendue. Après tout, je ne suis pas syndiqué. Si tu gagnes 1 600 euros par mois, que tu as des enfants à charge et un loyer à payer, c’est compliqué de refuser une augmentation de 10%. Moi je vivais en coloc’, j’étais célibataire et propriétaire à Paris. Une chance, et, j’en conviens, des conditions très favorables à ma prise de position.

Et puis, il y avait l’environnement de travail. Il conditionne, évidemment, la possibilité de prendre ce genre d’initiative. Si tu as une direction qui manque d’humanité, qui te reçoit en costard-cravate, qui examine les KPI (Key Performance Indicator, indicateur utilisé pour l’aide à la décision dans les organisations ndlr) à longueur de journée, et que tu tiens mon discours, t’as peur que ce ne soit pas accepté d’une part, mais aussi, et peut-être surtout, qu’on te juge. Il y a une plus grosse prise de risque dans ce cas-là. Dans mon cas, il n’en était rien ; les échanges étaient relativement informels. Je venais d’ailleurs au boulot tantôt vêtu de chemises à pois, tantôt en pull jaune fluo, et ça ne choquait personne, c’est dire !

Une omerta sur la transparence des salaires

Je dois tout de même préciser que je ne me suis pas, par la suite, engagé dans une lutte X ou Y, une lutte explicite j’entends. D’ailleurs, pour moi ça n’était pas tant un sujet d’inégalité salariale entre hommes et femmes mais bien entre collègues, entre êtres humains en fait. D’après moi, ce qu’il faut, c’est une transparence des salaires. En France, il y a une véritable omerta que je n’arrive pas à comprendre. Mes collègues et moi avons fini par exemple par comparer nos salaires parce qu’on ne comprenait pas où allaient les 1 million de chiffre d’affaires. Et pour cause : on oscillait tous entre 1 600 et 2 300 euros par mois. Alors on s’est posé des questions, on s’est imaginé des scénarios… peut-être même parfois à tort ! Mais, quand on n’a pas d’info, on a tendance à se monter la tête. C’est, je pense, ce qui a participé à l’introduction de ce climat délétère.

Mes collègues et moi avons fini par exemple par comparer nos salaires parce qu’on ne comprenait pas où allaient les 1 million de chiffre d’affaires.

Cela fait plus d’un an que j’ai quitté cette boîte. Depuis, j’ai commencé un tout autre projet avec cette ancienne collègue à qui j’avais justement “donné” ma prime. Car, depuis ce jour, s’est instauré entre elle et moi un véritable climat de confiance, ce qui est rétrospectivement assez étonnant puisqu’on ne s’est pas toujours bien entendu ! Je me suis lancé dans l’aventure parce que j’ai pété des cables comme on ne doit jamais avoir à le faire en entreprise. Mais aussi pour des raisons de salaire et d’investissement personnel. En fait, je me suis dit : « Si je m’investis autant, autant le faire dans une structure qui est la mienne, quitte à être moins payé. »

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Photo WTTJ

J. C.

Journaliste freelance

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