Du télétravail et (surtout) des fails : chronique sous haute tension

Du télétravail et des fails... récit de mon épopée

L’espace qui me sert de huis-clos en ces temps confinés est une maison claire aux volets roses du nord-ouest de la Corse. L’air marin y est assurément plus doux qu’à Paris et pourtant, l’idée d’y vivre un temps indéfini était loin d’être au programme. Tout s’est très vite enchaîné alors que je profitais des beaux jours avant l’heure auprès de ma famille, et rapidement la question ne s’est plus posée. Les vols ont été annulés, rentrer m’était déconseillé et par la force des choses, les retrouvailles le temps d’un week-end, n’ont jamais vraiment pris fin. Désormais, avec mes parents et mon petit frère, on s’habitue à notre quotidien entre quatre murs tandis que l’insularité de notre refuge nous donne la sensation d’avoir été mis sous cloche, il y a quinze jours déjà. En ce qui me concerne, je ne vais pas mentir : Proust attend toujours sagement dans ma valise que je parte À la recherche du temps perdu (oui, j’ai le goût de la mise en abyme), et mon rêve de devenir artiste peintre ne s’est pas encore concrétisé, faute de temps (et de talent ?) Non, moi je suis de ceux qui peuvent télétravailler. Et à défaut de pouvoir sortir, j’ai d’ores et déjà récolté les plus belles dérives de cette méthode de travail qui, vraisemblablement me convient très bien. Chronique d’un télétravail raté.

Jour 1 : Chat de mauvais augure

Première visioconférence en équipe pour inaugurer ce tout début semaine. Mon chat, qui ne connaît pas les limites de l’espace personnel, saute sur mes genoux. Rien de dramatique jusque-là, même si j’avais bien spécifié la veille que je ne voulais être dérangé sous aucun prétexte. Tant pis, après tout les animaux attirent toujours un peu de sympathie. Les choses se gâtent quand l’animal trouve l’audacieux moyen de coincer ses pattes dans le câble de mes écouteurs, miaule comme un cochon qu’on égorge et plante ses griffes dans mon jean, renversant par la même occasion ma tasse de café (remplie à ras bord, grand classique) sur mon ordinateur. J’étouffe un cri de douleur et empoigne mon ordi dégoulinant de café pour le secouer vigoureusement. Pendant ce temps là, ma mère, que je soupçonne depuis mon enfance de camper dans le couloir, surgit et attrape le chat pour tenter de le déloger de mes cuisses. Évidemment le tout sous le regard hébété de mes collègues, toujours connectés et un brin gênés. Non seulement les minutes de silence qui ont suivi cette scène de guerre furent tragiquement longues, mais à cela se sont ajoutés de trop nombreux « bon courage », soufflés à demi-mots et à mon attention une fois la réunion terminée. Ça promet.

Jour 5 : Règlement de compte en PowerPoint

Aujourd’hui, je présente à toute ma team le projet sur lequel j’ai avancé en ces premiers jours de confinement. Je suis un peu stressée, comme à mon habitude, mais mon PowerPoint est en ordre et ma tête, me semble-t-il, aussi (plus pour longtemps, profitons-en.) Quand vient finalement l’heure de la réunion, je prends bien soin d’expliquer, étape par étape, le déroulement de ma pensée en partageant mon écran pour que tout le monde puisse suivre. On peut dire que tout se passe bien. Je pense même faire bonne impression. Quand soudain, je constate que tous me regardent, l’air interloqué. Je décide de poursuivre mais un courageux m’interrompt à l’aide d’un « euh » suggestif. Je finis par noter le bémol, mais il est trop tard. Une notification de mon copain avait surgi inopinément sur l’écran pour m’apporter son soutien face à « tous ces gros nazes que je dois me coltiner, même pendant le confinement ». En fin de compte, si on pouvait rester confiné jusqu’à Noël ça m’arrangerait.

Une notification de mon copain avait surgi inopinément sur l’écran pour m’apporter son soutien face à « tous ces gros nazes que je dois me coltiner, même pendant le confinement »

Jour 7 : Les liens du sang - partie 1

Si l’effusion familiale a ses bons côtés (notamment en terme de délégation de tâches domestiques) elle en connaît aussi des moins bons. Depuis maintenant une semaine, me voilà suivie, épiée dans mes moindres mouvements, littéralement attendue au tournant par des géniteurs en manque d’interaction, prêts à sauter sur n’importe quel prétexte pour s’octroyer le moindre petit bout de mon temps. Certes, ils s’ennuient. Enfin, ils sont surtout totalement hors de contrôle. Je pense notamment aux allers et venus incessants de ma mère en pleine visio d’équipe, qui ne manque pas de toupet et finit carrément par me chuchoter à l’oreille qu’elle aimerait bien « voir du monde ». Et ce qui devait arriver, arriva. Oui, elle a fini par rejoindre la réunion, et oui, elle y est désormais régulièrement conviée par mon équipe. Je reste, à ce jour, persuadée qu’ils la préfèrent à moi (décidément, je crains que l’affaire du PowerPoint ait jeté un froid).

Jour 9 : Intrusion en manque de distanciation sociale

Cet après-midi, je sais tout le monde occupé dans des courses respectives, ce qui veut dire qu’à ma petite échelle, et pour la première fois, la maison est à moi. Je profite alors du calme rarissime pour faire mon nid dans le salon, persuadée qu’une maison vide sera la clé d’une journée de télétravail réussie. Au bout d’une petite demie heure, je suis déjà interrompue par des bruits sourds et répétitifs. J’y prête peu d’attention, présumant, un peu déçue, que mes parents et mon frère viennent de rentrer. Je mets donc un certain temps avant de réaliser que quelqu’un est littéralement en train de défoncer la porte d’entrée. Je finis par bondir, prête à sortir de mes gonds, et me retrouve nez à nez avec un homme imposant, le regard un peu perplexe et les bras ballants, planté en plein milieu de l’entrée. Après un silence un peu long, il me lance « Ah mince, je me suis trompé de maison… », ce à quoi je lui réponds, impatiente de me remettre au boulot « Pas de souci, ça arrive… » Je referme la porte derrière lui en lui souhaitant une bonne journée, et me remets au travail, véritablement soulagée du temps qu’il me reste à passer en solitaire. Aujourd’hui, je le sens, je le sais c’est une bonne journée pour télétravailler. Ce n’est que quelques heures plus tard que j’ai appris par la voisine d’en face (par balcon interposé, distanciation sociale oblige) que son mari et elle s’étaient fait cambrioler. Un jour, ma crédulité me perdra, c’est évident.

Jour 10 : « Hello darkness my old friend »

Une nouvelle journée pleine d’ambition et de défis s’offre à moi. J’ouvre les yeux, prête à affronter le monde du télétravail lorsque je note que mon réveil n’a pas sonné. Étrange, il est habituellement programmé à 8 heures pétante tous les matins, enfin bon, heureusement pour mes collègues, je suis une sacrée lève-tôt. J’enfile un jean en vitesse et sors prendre un café avant de m’y mettre. Mais entre temps je tombe sur ma famille en train de déjeuner. « Ah coucou ! Tu bosses bien ? » me lance mon père, tout sourire. J’ai du mal à articuler tant les aiguilles de l’horloge qui annoncent 14h me font l’effet d’une douche froide. J’ai six heures de retard sur le programme draconien que mon manager m’a imposé aujourd’hui pour rattraper l’immense retard accumulé. Je me frotte les yeux et leur demande pourquoi (diable) personne n’a pensé à me réveiller. Ils me répondent tous les trois en chœur qu’ils avaient pour ordre de ne jamais me déranger. Mon frère ajoute que s’il avait su que je faisais semblant de travailler pour dormir comme un loire, il aurait pris moins de pincettes. Je les ignore et tente de me connecter à ma boîte mail, sans succès. « D’ailleurs, les plombs ont sauté cette nuit, donc Internet marche plus. Mais j’ai du papier et des crayons » ajoute tranquillement ma mère. Je manque de m’effondrer. Plus d’Internet ? Plus de messagerie interne ? Plus de visio ? Mon monde s’effondre. Ma mère compatit, me console et me tend ses crayons. Merci, mais non merci.

« D’ailleurs, les plombs ont sautés cette nuit, donc Internet marche plus. Mais j’ai du papier et des crayons » ajoute tranquillement ma mère. Je manque de m’effondrer.

Jour 14 : Les liens du sang - partie 2

Après deux jours de quasi dépression passés sans l’ombre d’Internet, me revoilà “dans la boucle”, plus (désespérément) motivée que jamais. Le rythme s’est considérablement accéléré. Je le sens car les deux dernières journées se sont globalement terminées à l’heure où ma famille finissait de dîner. Mais je pense avoir enfin trouvé mon équilibre. Mon bureau est bien rangé, il est à peine 9h et je suis déjà douchée, confiante et prête pour le combat. Je vais même jusqu’à entrouvrir la porte de ma chambre, preuve ultime que j’ai maintenant pris le contrôle de mon environnement. Je réponds à mes premiers mails lorsqu’un ballon de foot pénètre à vitesse grand V dans mon espace de travail, rebondit et se heurte à ma lampe de chevet. La lampe vacille quelques instants avant de s’écraser par terre, éclate l’ampoule en mille morceaux et me plonge dans une obscurité partielle. Je prends une longue inspiration et passe la tête dans l’embrasure. Mon petit frère est assis en tailleur dans le couloir, l’air penaud et un brin revanchard. « Je m’ennuie » dit-il. J’hésite entre lui mettre une claque ou le faire rentrer. Je finis par le faire rentrer sous la pression du regard ému de mon père (qui en profite d’ailleurs pour nous prendre en photo sous toutes les coutures) et mon frère, ravi de l’ambiance festive qu’il a réussi à créer en un temps record. « J’arrive ! » s’enthousiasme ma mère depuis la cuisine en dévalant bruyamment les escaliers pour retrouver les siens. Épuisée face à tant d’obstacles déterminés (voire même destinés) à m’empêcher de travailler, je rends les armes.

Jour 15 : L’arroseur arrosé

Depuis mon départ, il faut savoir que j’élude absolument toute les questions de mes collègues autour de mon confinement pour une raison assez simple : j’en suis finalement plutôt contente. Ici, toute la famille se réjouit (avec pudeur, honte parfois) de ce semblant de vacances en avance où nous sommes réunis tandis qu’il règne globalement des airs de mois de juin. Seulement, impossible de faire part de ma joie indécente à mes collègues, coincés pour la plupart chez eux à Paris. Sans parler de ceux de ma boite qui continuent à se rendre sur leur lieu de travail tous les matins… J’ai donc mis au point tout un stratagème depuis les premiers jours afin d’esquiver tout regard inquisiteur à mon égard. Notamment en coupant la caméra lors de mes nombreuses réunions et en me tartinant de crème solaire avant chaque apparition digitale forcée (histoire de ne pas avoir l’air de revenir des Seychelles en pleine crise sanitaire.) Sauf qu’aujourd’hui, voilà, j’ai perdu tout contrôle. Ayant eu la trop audacieuse idée de lancer la visio depuis le balcon, je me suis retrouvée à disposer l’ordinateur de manière à apprécier discrètement le bain de soleil qui s’offrait à moi, micro et vidéo soigneusement coupés. C’était évidemment sans compter cet affreux chat qui sortirait de nul part pour piétiner mon clavier et activer la caméra suffisamment longtemps pour révéler aux yeux de tous l’ignoble supercherie. À savoir moi, bredouille et bronzée, lunettes de soleil perchées sur le haut de ma tête et diabolo citron en main. Dieu merci, j’ai cru comprendre que la honte n’avait encore fait aucune victime, mais ça, on en reparle à la fin du confinement.

Dieu merci, j’ai cru comprendre que la honte n’avait encore fait aucune victime, mais ça, on en reparle à la fin du confinement.

Ce n’est que passé l’ascenseur émotionnel des ces deux premières semaines que je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule. Pas la seule à ne pas savoir quand parler pendant les réunions (parler en même temps que tout le monde, s’arrêter, recommencer en même temps que tout le monde, s’arrêter à nouveau), pas la seule à oublier d’activer le mode muet tout en racontant des bêtises, pas la seule à ne maîtriser aucune des interruptions en provenance du monde extérieur. Le télétravail, qui plus est en confinement total loin de chez soi, ça s’apprend et ce n’est pas donné à tout le monde (et encore moins à moi apparement, mais ça c’est une autre histoire.) Une fois que j’ai réalisé ça, je me suis mise à écouter, à dézoomer, à rechercher, chez les uns et chez les autres, des détails et des décors qui me racontent des histoires, au-delà de l’écran. Et j’ai relativisé. Notamment du côté de ceux qui n’ont pas le droit d’avoir peur, de ceux qui continuent d’aller travailler chaque jour, de ceux qui n’ont finalement pas d’autres choix que d’aller de l’avant. Alors quand le sort s’acharne et que le confinement m’en fait voir de toutes les couleurs, je ferme les yeux et je pense à eux.

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Photos by WTTJ

Elise Assibat

Journaliste - Welcome to the Jungle

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