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Télétravail : comment le vivent les personnes handicapées ? Enquête

Télétravail : comment le vivent les personnes handicapées ?

Demain, tous en télétravail ? Cette idée fait débat, à l’heure où 40% des actifs français travaillent actuellement depuis chez eux, selon les chiffres de l’enquête menée par l’Association Nationale des DRH (ANDRH). Mais s’il entrait en vigueur, le mode “100% télétravail” pourrait bien ne pas plaire à tout le monde, en particulier aux personnes en situation de handicap… Car si les salariés interrogés dans l’enquête de l’ANDRH semblent plutôt apprécier ce mode de travail : « 10% seulement se disent angoissés et improductifs, 30% plutôt neutres, et 60% paradoxalement motivés et concentrés. », qu’en est-il du ressenti des salariés invalides ?

Pour eux, la pratique du télétravail ne s’improvise pas et elle les confronte souvent à des difficultés quotidiennes. Et à ce titre, la loi du 23 novembre 1957 qui a introduit la notion de travailleur handicapé, autrement appelée le statut RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé, ndlr) ne semble pas suffire. Alors, comment leur quotidien pourrait-il être “facilité” dans ce contexte ? Et quelles dispositions les entreprises peuvent-elles prendre pour améliorer leurs conditions en télétravail et leur permettre, à terme, d’y avoir recours plus régulièrement ?

Des situations de handicap pas toujours connues des entreprises

Dans certaines situations, l’entreprise peut ne pas être au courant du handicap de l’un de ses salariés. C’est le cas de Margot, 21 ans. Comme une personne sur 150 en France, d’après les derniers résultats de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et du Secrétariat d’État auprès du Premier ministre chargé des Personnes handicapées, elle a été diagnostiquée autiste Asperger. Margot est stagiaire chargée de projets événementiels et a fait le choix de ne pas parler de son handicap lors de sa prise de poste, moins de trois mois avant le confinement « D’abord je suis en stage, pour seulement quelques mois. Ensuite, je ne sais pas comment en parler et enfin, je ne veux pas être traitée d’une façon différente. » Elle a conscience qu’« aujourd’hui, en France et dans certains autres pays, l’autisme est vu comme quelque chose d’étranger, et qu’on a peur de l’étranger. » Alors, elle affirme : « Je ne veux pas que ce soit un frein à ma carrière, ni à mon évolution ou ma réputation professionnelle. » Le problème réside dans le fait que l’autisme est une forme d’invalidation “invisible”: « On se situe un peu dans un entre deux quand on a une forme assez légère. On n’est pas assez « étranges » pour être identifiés comme autistes, mais pas assez « normaux » pour passer entre les mailles des tests des psys. » Pour les personnes en situation de handicap dont les symptômes sont peu visibles, il peut être encore plus difficile de faire valoir leur droit à un accompagnement en période de télétravail. Certains employeurs ne semblent pas mesurer le bouleversement que le travail à distance produit dans le quotidien de leurs salariés en situation de handicap…

« Je ne veux pas que ce soit un frein à ma carrière, ni à mon évolution ou ma réputation professionnelle. », Margot, chargée de projets évenementiel et autiste Asperger

Des bouleversements liés aux changements de rythme et de missions

Et si la puissante volonté des travailleurs handicapés de s’adapter à l’entreprise et aux conditions de travail ne suffisait pas ? Même si Margot met un point d’honneur à ne pas laisser l’autisme qui la touche entraver sa carrière, ses symptômes rendent la situation actuelle parfois plus délicate à appréhender. Pour elle, c’est le début de la période de télétravail qui a été le plus inconfortable. « J’ai vu mes habitudes totalement chamboulées, alors que j’avais déjà mis beaucoup de temps à tout mettre en place, je commençais enfin à trouver ma routine. » Margot n’est pas la seule à rencontrer ce genre de difficultés. Maud, 42 ans, Office Manager, est elle aussi atteinte du Syndrome d’Asperger. Elle affirme que ses besoins de repères et d’une vraie routine ont été troublés par ce changement soudain et singulier de ses modes de travail et de vie en général : « J’ai besoin de plus de temps que les autres pour intégrer un changement, quel qu’il soit. Je ne suis rassurée que lorsque les tâches sont répétitives, or, j’ai désormais de nouvelles missions à effectuer. » Elle fait ici référence aux “comportements stéréotypés et répétitifs” avec lesquels sont davantage à l’aise les personnes Asperger. Maud ne se dit efficace que si on lui explique « exactement ce qu’il faut faire. » Elle ajoute : « Je suis très scolaire, je peux enchaîner les tâches tant que j’ai des consignes précises. Autrement, je suis incapable de prendre une initiative. Souvent, je reste bloquée devant mon ordi, sans savoir quoi faire. » Ainsi donc, le changement brutal de rythme de travail que cette crise sanitaire implique, rendrait le quotidien professionnel de certaines personnes en situation de handicap très pénible. Mais ce n’est pas tout…

« J’ai vu mes habitudes totalement chamboulées, alors que j’avais déjà mis beaucoup de temps à tout mettre en place, je commençais enfin à trouver ma routine. » Margot

Des difficultés à communiquer à distance

Depuis le début du confinement, ce ne sont pas seulement les missions qui ont changé. Les modes de communication, ont, eux aussi, profondément évolué, puisqu’il n’y a plus d’autre choix que de communiquer à distance. Et contrairement à ce que l’on peut penser, certains autistes, par exemple, préfèrent le contact direct que par écrans interposés. Margot confirme : « Le contact physique, le langage du corps, c’est essentiel pour que je puisse comprendre si mon travail convient ou non par exemple. » Il faut en effet rappeler que les personnes atteintes d’autisme présentent un trouble de la communication. Un trouble que le mode de communication à distance tend à mettre en exergue. Alors, les personnes atteintes d’autisme pâtissent des conversations par messagerie instantanée comme principal canal de communication. Maud ajoute que lorsqu’elle ne comprend pas quelque chose, c’est désormais plus difficile de « poser la question de façon détournée, sans dire qu’on n’a pas compris » et impossible d’aller « chercher les ressources au bout de l’open space » pour Margot. Cette dernière, comme grand nombre d’autistes Asperger, a « toujours eu du mal avec le téléphone. J’ai mis du temps à comprendre comment téléphoner fonctionnait : quand c’est à mon tour de parler, comment moduler sa voix pour faire passer des messages… »

Ainsi, pour continuer à travailler convenablement, certaines personnes en situation de handicap doivent redoubler d’efforts. Maud, dit ne se sentir soulagée que lorsque certains de ses collaborateurs, à qui elle a osé parler du syndrome, prennent le temps de lui confirmer les informations partagées et les prochaines étapes à suivre pour s’assurer du bon déroulé d’un projet. Léo, 27 ans, UX Designer dans une agence digitale, doit lui aussi « demander des récapitulatifs » à ses collègues de manière systématique, « afin d’être à jour. » Léo est malentendant, comme 9% des 25-34 ans en France, et n’avait jamais vraiment télétravaillé avant le confinement, tout simplement parce qu’avec son handicap « il est difficile d’assister à des réunions en visioconférence si elles contiennent plus que deux autres personnes. » Depuis l’annonce officielle du confinement, les réunions ont donc été une vraie bataille pour le salarié : « Je dois lire sur les lèvres pour comprendre les autres. Or, la visio rend les choses difficiles et cela me demande encore plus de concentration. Je me fatigue beaucoup plus vite. » La communication à distance n’est pas en soi une mince affaire. Pour un malentendant comme Léo, c’est encore plus compliqué à gérer. Au-delà des soucis inhérents à la communication à distance, il dénonce aussi un manque d’attention de la part de certains collègues : « Il y a les images pixelisées et les blocages dûs à des problèmes de connexion, les collègues qui n’articulent pas, celui qui est positionné à contre-jour, celui qui bouge trop son ordinateur posé sur ses genoux, ce collègue qui bosse sur deux écrans et qu’on voit de profil, des vidéos de plus en plus petites, à mesure que le nombre de participants s’accroît, … » Autant de barrages au travail qui amènent Léo à déclarer que le télétravail ne présente « aucun avantage par rapport à son handicap. » Lorsqu’on lui demande si l’entreprise a pris des dispositions pour lui faciliter les choses, il rétorque, catégorique : « Aucune. On n’a même pas abordé le sujet avec moi. » Pour lui, c’est clair : « le télétravail n’est malheureusement pas donné à tout le monde. »

« Le télétravail n’est malheureusement pas donné à tout le monde » Léo, UX Designer et malentendant

Pourtant, il existe justement des solutions que devraient connaître les employeurs et sur lesquelles ils devraient communiquer à leurs salariés en situation de handicap. De nombreuses applications ont été développées, notamment pour suivre des visioconférences avec des sous-titres ou encore pour obtenir des traductions d’appels téléphonique en langue des signes. Mais le fait que ces dispositifs d’accompagnement existent ne suffit manifestement pas à ce que les entreprises les mettent en application.

Malgré tout, être chez soi peut représenter un atout pour le mental

Bien heureusement, dans ces certains cas, le télétravail permet aux personnes handicapées de ne pas être en lutte permanente contre leur invalidité. Margot et Maud reconnaissent tout de même que le fait de rester chez soi est moins éprouvant, maintenant qu’elles commencent à intégrer de nouvelles habitudes. Maud en sait quelque chose : « Je suis dans un environnement que je connais, entourée de personnes qui connaissent mon handicap, c’est beaucoup plus simple puisqu’il y a une grosse part de la dimension sociale à gérer en moins. » À cet égard, les propos de Marc Segar, auteur lui-même touché par le syndrome d’Asperger, dans son petit guide survie intitulé Faire face : guide de survie à l’intention des personnes atteintes du syndrome d’Asperger sont éclairants. Il déclare que pour les personnes autistes, dites “malvoyantes sur le plan social”, « l’information sociale est très difficile à décoder (…). De là cette difficulté à se comprendre mutuellement. » On comprend dès lors que Margot puisse aujourd’hui affirmer : « Très franchement, je pense que dorénavant, j’e choisirai mes prochains jobs en fonction de la possibilité d’être en télétravail partiellement. » C’est ce qu’envisage aussi Pauline, 21 ans, en fauteuil roulant. Paraplégique depuis douze ans (paralysée des membres inférieurs, ndlr), elle est actuellement en stage relations presse dans une boîte d’audiovisuel. Bien qu’elle trouve dans le fait de se rendre sur son lieu de travail une source indispensable de socialisation, elle souligne que rester chez elle au lieu d’être confrontée à quelques collègues malveillants - qui lui font remarquer sa différence -, est plutôt une bonne chose ! Alors, bien que le télétravail nécessite une réorganisation parfois complexe, il peut aussi avoir un côté rassurant et confortable pour des personnes vulnérables.

« Je suis dans un environnement que je connais, entourée de personnes qui connaissent mon handicap, c’est beaucoup plus simple puisqu’il y a une grosse part de la dimension sociale à gérer en moins. » Maud, office manager atteinte du syndrome d’Asperger

Télétravailler peut-être un plus pour son bien-être physique

Si la situation peut avoir des aspects plus positifs sur le plan mental, elle peut aussi en avoir sur le plan physique. Pour les handicapés moteurs, par exemple, le télétravail peut être réellement plus confortable. « Lorsque je suis dans l’open-space, je passe ma journée immobile devant l’ordinateur. explique Pauline Depuis que je suis en télétravail, je peux faire des pauses et m’allonger dès que j’ai mal au dos. Et puis mon kiné peut venir à n’importe quelle heure ! Ça m’évite d’allonger mes journées, déjà bien éprouvantes. » Elle ajoute : « Avec lestatut RQTH, on peut demander des adaptations de nos heures de travail au médecin du travail. Par exemple, en temps normal, je pourrais prendre le temps de rentrer déjeuner chez moi et en profiter pour détendre détendre mes muscles. » Depuis qu’elle ressent les avantages d’un rythme réduit, Pauline, qui n’avait pas encore fait les démarches nécessaires à l’obtention de ce statut, pense de plus en plus à y souscrire à la fin du confinement. Pour l’étudiante, les handicapés moteur ont aussi beaucoup à gagner à ne pas avoir à utiliser les transports. Bien qu’elle ait la chance d’être assurée pour des déplacements quotidiens en VTC, ce n’est pas le cas de tout le monde : cela concerne les accidentés de la route, mais pas les personnes nées handicapées, par exemple.

« Je peux faire des pauses et m’allonger dès que j’ai mal au dos. Et puis mon kiné peut venir à n’importe quelle heure ! Ca m’évite d’allonger mes journées, déjà bien éprouvantes. » Pauline, chargée de relations presse et paraplégique

Sans surprise, la manière dont un salarié handicapé vit le télétravail dépend forcément du handicap qui le concerne. Tantôt un frein à l’activité, tantôt vécu comme un soulagement, le télétravail met en lumière à la fois les “avantages” du travail au bureau, mais aussi ceux du travail à la maison. Chaque situation de travail présentant en réalité des inconvénients pour les personnes en situation de handicap. Le confinement est ainsi l’occasion pour les personnes concernées de se demander si le passage à un emploi autorisant le télétravail ne serait pas dans certains cas souhaitable, ou si au contraire, l’exclure dans la mesure du possible ne serait pas préférable. Dans tous les cas, la clé pour mieux vivre leur handicap au travail réside dans la bonne communication et collaboration avec leurs responsables et collègues. Quant aux entreprises, elles devraient être davantage sensibles à ce sujet et mettre en place les mesures nécessaires pour assurer aux invalides de bonnes conditions de travail, en toutes circonstances, télétravail compris.

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Photos by WTTJ

Anais Koopman

Journaliste Welcome to the Jungle

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