Bad buzz des stagiaires “fainéants” : « attention aux dérives des start-up ! »

Bad buzz des stagiaires “fainéants” : « attention aux dérives ! »

C’est un bad buzz de taille qu’a généré Claire Despagne en mai dernier. Dans une interview, la fondatrice de la marque D+ For Care a déploré que le temps de travail des stagiaires soit limité à 35 heures, condamnant ceux qui refusent de travailler 80 heures par semaine. Des déclarations, qui ont créé une grande polémique sur les réseaux sociaux et qui montrent que, derrière l’esprit “cool” des start-ups, se pose la question de l’évolution des dérives managériales et des manquements au respect du code du travail. Pour l’occasion, notre experte du LAB Welcome et avocate spécialiste du droit du travail Élise Fabing revient sur ces dérives, de plus en plus pointées du doigt. Entretien.

Selon vous, pourquoi l’affaire Claire Despagne a-t-elle autant choqué ?

Cette affaire montre qu’aujourd’hui, on ose publiquement s’affranchir des règles de base du code du travail et des lois, c’est complètement dingue ! On peut dire publiquement qu’il n’y a aucun problème à faire travailler des stagiaires plus de 80 heures par semaine, et à dire qu’on les trouve fainéants. Le tout, sans aucune crainte de sanction juridique. Mais cette affaire montre qu’il y a aussi un sujet sur le modèle de réussite de vie selon la start-up. Tout le monde ne veut pas bosser comme des chiens au détriment de sa vie privée afin de pouvoir se payer une résidence secondaire. Les propos de cette cheffe d’entreprise sont l’expression de tout le mépris que l’on peut avoir pour les règles en vigueur du droit du travail. C’est clairement de la maltraitance des salariés. Ce qui me frappe aussi, c’est qu’il y a un sentiment d’impunité par rapport à la justice sociale. Les start-ups de ce genre n’ont pas peur de l’inspection du travail ?

Peut-être que l’évolution de la flexibilité du travail est en cause ?

C’est clair que le droit du travail constamment en mutation favorise le non-respect du code du travail. Aujourd’hui, la négociation collective est très simplifiée, la rupture du contrat de travail l’est également, en particulier sur les licenciements économiques. Les indemnités aux prud’hommes, elles, sont plafonnées… Cela donne lieu à des patrons qui ont de moins en moins peur, et donc, un contre pouvoir pour les salariés qui est de moins en moins fort. Dans les start-ups précisément, le rapport de force est encore plus déséquilibré. Lors de leurs premiers mois voire années d’existence, il n’y a pas de syndicat, pas de comité d’entreprise, ou encore de représentant du personnel. En clair, il n’y a pas de contre pouvoir comme il peut exister dans les grands groupes. Ainsi, le mépris affiché par certains patrons de start-up vient du fait qu’il n’y a pas forcément de condamnation dissuasive pour les employeurs au sein même de l’entreprise.

Cette affaire serait donc un symbole des dérives des starts-up en matière de droit du travail ?

Absolument. Il faut d’abord se poser la question : est ce que dans les start-ups, le travailleur est juste un salarié ? Généralement, il y a un outil d’intéressement capitaliste qui fait que le salarié est aussi entrepreneur dans la start-up, et cet outil n’est pas encadré. Beaucoup de mes clients qui sont soumis à ce régime vont accepter une baisse de rémunération en échange d’actions au capital. C’est pour cela que les premiers salariés de Criteo sont millionnaires. Sauf que cet outil contient des dérives, et peut provoquer un flou dans les rapports employeur-employé.

Quel flou ?

Avec des salariés qui peuvent entrer au capital d’une boîte, la frontière peut se flouter entre la vie pro et la vie perso. Et dans les start-ups, surtout dans une ambiance “à la cool” qu’elles peuvent vendre, cette frontière peut complètement disparaître. Ce qui crée des relations employeur-employé faussées, voire toxiques. Cette flexibilité entraîne une perte de repères pour les salariés. Et l’absence de réelles ressources humaines dans certains cas est vécue violemment par eux, car ils ne peuvent pas régler les litiges avec une tierce personne.

Vous êtes avocate spécialiste en droit du travail, et on vous connaît notamment pour votre engagement auprès des comptes Instagram @BalanceTonAgency et @BalanceTaStartup. Voyez-vous une évolution vers la hausse de ce nombre de dérives ?

J’ai l’impression qu’il y a une rébellion du côté des salariés, qui ne veulent plus de cette vie où ils se soumettent à ce système illégal. L’affaire Claire Despagne a énormément choqué, ce qui est bon signe. Certes, ces dérives sont bien présentes, je travaille dessus tous les jours. Mais au fur et à mesure, j’ai l’impression que désormais, la marque employeur est un exemple de réussite pour une start-up. Cela compte d’attirer des talents vers son entreprise, et de bien les traiter, car la réputation d’une entreprise compte. De plus en plus de start-up me contactent pour une enquête interne quand elles prennent connaissance de dénonciations. J’ai beaucoup de demandes, j’ai l’impression que le droit du travail devient sexy pour les entrepreneurs, un moyen de soigner leur image. Et c’est tant mieux !

Mais comment expliquer que les entreprises au management violent trouvent encore des employés ?

Il y a plein de facteurs. C’est quelque chose que j’ai repéré chez beaucoup de mes clients. Avec la crise économique, un marché de l’emploi peu fluide, ou encore le durcissement de l’obtention d’indemnités Pôle Emploi, beaucoup sont contraints d’accepter des conditions de travail déplorables car ils n’ont pas le choix. De plus, étant donné la lenteur des affaires judiciaires, les litiges peuvent prendre plusieurs années afin d’être réglés, pour une condamnation moyenne à 7 100 euros…
Il y a un entre-soi assez fort dans le milieu des start-ups. Il y a peu de diversité, les travailleurs sortent souvent des mêmes écoles… Pour le salarié, le risque réputationnel est important. Certains ont peur de parler publiquement de leur expérience, ou des manquements de leur boite, de peur de ne plus jamais retrouver de travail. De plus, il faut désormais beaucoup d’ancienneté afin de toucher des indemnités… Hors dans les start-ups, étant donné que ce sont de jeunes entreprises qui emploient de jeunes salariés, l’ancienneté est minime. Et dans la plupart des cas malheureusement certains employés ne vont pas jusqu’aux prud’hommes, car ce n’est pas gérable, mais surtout, pas rentable. Il est donc très difficile de tout envoyer valser lorsqu’une entreprise offre des conditions de travail déplorables. Et puis il a pu y avoir un effet trompeur : c’est un milieu qui souhaite casser les codes. On leur dit : “viens travailler comme tu es”. Alors on casse aussi les codes de la frontière entre vie professionnelle et vie privée.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup ont parlé “d’esclavage moderne” pour évoquer la situation des employés - stagiaires ou non - de la marque D+ for Care. Cette expression est par ailleurs très souvent utilisée concernant les conditions de travail des travailleurs du clic, coursiers des plateformes etc. Ces situations, souvent très différentes, sont-elles vraiment des illustrations d’une nouvelle forme d’esclavage selon vous ?

C’est plus compliqué que ça. Certes, ces travailleurs sont dans une situation où le rapport des forces est vraiment en leur défaveur. Certains sont contraints d’accepter n’importe quel travail, où la protection n’est pas suffisante, où les horaires dépassent l’entendement, et où le management y est extrêmement toxique. Ce qui les précipitent dans une situation de souffrance. Donc cela peut s’approcher de la notion d’esclavage moderne, car il y a une grande part de contrainte. Mais ça n’en est pas. Il faut faire très attention aux termes employés. Les personnes en situation d’esclavage moderne (elles sont encore des millions dans le monde selon l’Organisation mondiale du travail, ndlr) n’ont vraiment aucun moyen de s’en sortir. Il peut y avoir une situation d’enfermement, elles peuvent travailler contre leur gré, avec absence de consentement, voire sous une menace réelle. Ce qui est assez différent de la situation des travailleurs en start-up.

Article édité par Clémence Lesacq ; photos : Thomas Decamps pour WTTJ

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Elise Fabing

Avocate en droit du travail, CEO d’Alkemist avocats

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