« À la télé, le patron, c’est le super-héros qui a réponse à tout »

Patron Incognito : quand la télé érige les boss en super-héros

Vous avez peut-être déjà regardé Patron Incognito, cette émission de téléréalité où le big boss se déguise en salarié et devient un cheval de Troie dans sa propre entreprise. Outre le plaisir coupable que vous avez éprouvé (ou pas) face à ce divertissement, ne vous êtes-vous pas dit que ces mises en scène donnaient une vision biaisée du monde du travail et du rapport employeur / employé ? C’est en tout cas une question que l’on peut se poser à l’heure où la défiance vis-à-vis des hommes et femmes de pouvoir est à son comble.

Un dirigeant d’entreprise se glisse dans la peau d’une nouvelle recrue afin d’observer à leur insu certains salariés et de mieux comprendre leurs conditions de travail sur le terrain. C’est le concept de Patron Incognito, l’émission de téléréalité diffusée sur M6 depuis 2012 et adaptée d’Undercover Boss, sa version britannique. Sortir du confort de son bureau et de son rôle de chef pour mettre les mains dans le cambouis en étant au plus près de ses employés, en voilà une démarche louable. Pourtant, le discours de l’émission et la représentation du dirigeant se mettant en scène face à des salariés dupés posent question. C’est pourquoi nous avons rencontré Nathalie Nadaud-Albertini, sociologue des médias spécialiste de la téléréalité, autrice de l’ouvrage 12 ans de téléréalité… au-delà des critiques morales, et Luc Bretones, expert du Lab Welcome to the Jungle, fondateur de The NextGen Enterprise et auteur de L’entreprise nouvelle génération. Ils ont décrypté pour nous Patron Incognito, tout en nous livrant leur vision de l’entreprise et de la figure du patron contemporain. Interviews croisées.

Si vous deviez définir ce qu’est un « patron »…

  • Nathalie Nadaud-Albertini - Le patron a une entreprise, il produit des choses, emploie des gens et leur donne une rémunération en échange du travail fourni. C’est parfois aussi celui qu’on n’aime pas car il ne sait pas ce qu’on fait ou ne reconnaît pas notre travail. Il renvoie une image conflictuelle.
  • Luc Bretones - Il y a deux types de patrons : celui qui est créateur d’entreprise, qui a pris un risque financier et personnel, et celui qui est mû par une passion et par les autres. Dans tous les cas, un patron se doit d’avoir une vision. C’est lui qui incarne l’organisation, qu’il le veuille ou non, et il se doit d’être exemplaire. Il déploie la confiance, qui est d’ailleurs le socle le plus important pour faire réussir une organisation.

Quelle image en donnent les médias ? Existe-t-il selon vous un stéréotype de patron forgé par la télévision ?

  • N.N-A - Dans la fiction, le patron c’est le self-made man, celui qui a les dents longues, qui aime la compétition et l’argent : certains personnages connus dont la caricature confine au second degré jouent sur cette représentation et ça en devient amusant (Richard Fish dans Ally McBeal). Dans des séries plus récentes, on a eu tendance à lui donner un côté plus humain (Louis Litt dans Suits), notamment via ses travers. Parfois, il ne veut pas ou ne peut pas se montrer tel qu’il est car il a cette injonction à conserver sa stature de boss (Michael Scott dans The Office). Dans les reportages ou dans les journaux, on fait souvent une corrélation entre la taille de l’entreprise et l’image du patron qui y est associée, marquée par une opposition « grande structure impersonnelle vs entreprise à taille humaine ».
  • L.B - À la télé, le patron, c’est le super-héros qui a réponse à tout, qui a des surcapacités, qui ne s’arrête jamais, qui est très smart et tiré à quatre épingles. Dans les médias, en revanche, l’image est plus contrastée, surtout en France. C’est quelqu’un qui a le mauvais rôle car désigné comme responsable de licenciements ou de scandales sanitaires.

Quel regard portez-vous sur l’émission de téléréalité Patron Incognito ?

  • N.N-A - Patron Incognito s’intéresse à ce qui se passe sur le terrain : le patron a besoin d’en faire lui-même l’expérience car il se sent déconnecté. C’est une façon d’améliorer les performances de l’entreprise, de vérifier ses propres stratégies, de les tester en situation, de voir également les conditions de travail. Ce qui est frappant dans les épisodes que j’ai regardés, c’est que le patron prend conscience du décalage. Les process qu’il avait imaginés ne fonctionnent pas.
  • L.B - Le fait de se faire passer pour ce qu’on n’est pas me dérange. Les leaders authentiques n’ont pas de mal à savoir ce qui se passe dans leur entreprise, ils favorisent le droit à l’erreur, instaurent une certaine sécurité psychologique qui fait que les gens parlent. Je passe beaucoup de temps à faire des audits managériaux dans des entreprises très variées. Quand les conditions que j’ai citées sont réunies, l’information circule et les problèmes sont réglés.

En quoi ce genre d’émission participe d’un certain « mythe » du patron ?

  • N.N-A - On nous montre quelqu’un qui a réussi par lui-même, qui a su faire preuve d’ingéniosité et de beaucoup de travail. On le présente comme un père aimant, bienveillant. On est dans cette idée du « bon patron », celui qui s’intéresse à l’humain, à l’authentique. Il y a toutefois cette dualité : d’un côté la volonté de connaître ses employés, de l’autre, le souci de l’entreprise : la gestion de son image et sa rentabilité.
  • L.B - On en revient au mythe du super-héros, le patron est là pour tout résoudre. Alors qu’en réalité, il est nécessaire de décentraliser l’autorité, le patron ne doit pas avoir un avis sur tout.

Habituellement, le fait de se grimer, de duper l’autre, est un dispositif utilisé dans les prank show (émissions humoristiques type caméra cachée) ou dans des programmes visant à dénoncer des arnaques. Que pensez-vous de l’utilisation de ce dispositif dans Patron Incognito ?

  • N.N-A - Ce n’est pas nouveau en téléréalité, cela correspond à ce qu’Erving Goffman définit comme un canular formateur : une personne est dupée pour mettre à l’épreuve sa loyauté et son caractère. Ici on est dans un autre type de canular formateur car celui qui est formé n’est pas celui qui est dupé. L’épreuve est présentée comme étant celle du patron voire de l’entreprise plus que du collaborateur. Dans les faits, les salariés subissent une mise à l’épreuve collatérale et sont dupés à plusieurs niveaux : la véritable identité de leur patron ainsi que la raison pour laquelle ils sont filmés – ils ne savent pas qu’ils participent à une émission de téléréalité.
  • L.B - La méthode est détestable car elle est basée sur le mensonge. On a recours à l’usurpation d’identité et à la tromperie pour avoir un dialogue authentique avec ses salariés, c’est terrifiant. C’est la théorie X de McGregor qui dit que les hommes ou les femmes cherchent à tirer profit de l’entreprise pour leur propre bénéfice et essayent d’en faire le moins possible. La théorie Y, dans laquelle je m’inscris, est que toute personne au travail souhaite s’épanouir, se développer et apprendre des choses. D’où la nécessité pour l’entreprise de faire confiance aux individus.

En imposant aux téléspectateurs le point de vue du patron, on sous-entend aussi que la success story d’une entreprise serait de son fait, là où les problèmes viendraient d’une mauvaise organisation des employés. En quoi est-ce dérangeant ?

  • N.N-A - On retrouve quand même l’idée que si une entreprise fonctionne, c’est parce qu’il y a des salariés qui sont là pour la faire fonctionner. Ce qui fait sa valeur, ce ne sont pas seulement ses dirigeants. En revanche, on ne voit jamais les vies personnelles des employés, et on ne les montre pas en train de se plaindre. Il n’y a pas d’égalité sur la façon dont ils sont présentés vs leur employeur. Tout passe par les ressentis du patron.
  • L.B - C’est une vision archaïque du patron qui ne permet pas à des organisations de se développer au maximum de leur potentiel. Il faut bien comprendre que des gens comme Steve Jobs ou Elon Musk sont des exceptions. Pour l’entreprise en général, le patron peut être le premier facteur limitant s’il cherche à être omniprésent.

Dans le dénouement de l’émission, le patron reçoit à tour de rôle chaque salarié pour lui révéler sa véritable identité. Il en profite pour leur faire part de ses observations, les complimenter ou leur proposer des points d’amélioration. Peut-on parler de mise en scène de la méritocratie ?

  • N.N-A - Quand ils sont dans la voiture (dans la scène finale, les salariés sont filmés pendant leur trajet et partagent leurs réflexions et appréhensions quant à leur convocation, ndlr), ils ont une anticipation négative de ce qui va se passer. Dans l’imaginaire collectif, tout contact avec les décideurs n’est pas favorable aux travailleurs. Il y a ce moment d’ailleurs où un employé s’énerve, il rappelle qu’il vient sur son jour de congé. Puis arrive le moment où on consacre le mérite de chacun, on essaye de le faire avancer. Ici, le patron désamorce la situation en disant qu’il va dépêcher un responsable réseau rien que pour lui, pour l’aider sur les procédures. Pas sûr que les choses se seraient passées de la même façon hors caméra. On pense que cette scène finale est le dénouement mais on apprend ensuite ce que chacun est devenu et on ne sait pas comment on en est arrivé là. Il manque quelque chose dans le récit qui laisse une certaine ouverture à la spéculation.
  • L.B - C’est totalement ridicule. L’important reste que le patron pose les bases de la confiance et qu’il décentralise l’autorité, qu’il permette le droit à l’erreur et que la vulnérabilité ne soit pas vue comme une faiblesse ni un échec. Il doit régulièrement se mettre dans la peau d’un client pour vivre son expérience et rencontrer les forces vives de l’organisation pour recueillir des idées. Il doit être un facilitateur au service de ses équipes.

Quel est le risque à s’emparer du sujet du travail en valorisant l’image des patrons et en faisant de l’opposition employeur / employé le nœud narratif d’une émission, alors que le mal-être professionnel est particulièrement d’actu ?

  • N.N-A - Cela peut participer du discours selon lequel les patrons ne sont pas si méchants que ça. En revanche, il faut savoir qu’il y a moins d’études réalisées sur les patrons que sur les employés, or dans Patron Incognito, on va à la rencontre des patrons qu’on a tendance à figer dans une conception. L’émission n’est pour autant pas exempte de stéréotypes et d’angélisme. On note une injonction à la bienveillance. On est dans un monde idéal où on va corriger ce qui ne va pas. Les salariés apparaissent comme des instruments de la démarche de l’employeur. Le dispositif de l’émission est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et comporte ses propres paradoxes.
  • L.B - Il serait plus intéressant de montrer des situations d’entreprises dans lesquelles l’autorité est très décentralisée. C’est quelque chose d’incroyable en termes de vélocité et d’adaptation. Tout le monde peut être dans l’action et à l’origine de l’amélioration de son organisation. Ça existe dans beaucoup de pays, bien que ce type de modèle soit encore minoritaire. D’ailleurs, quand on arrive à faire ça, les gens ne se demandent pas si l’herbe est plus verte ailleurs.
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    Article édité par Ariane Picoche, photo : M6©

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Luc Bretones

Fondateur de Purpose for Good, organisateur de l’événement “The NextGen Enterprise Summit” et président d’honneur du think tank Institut G9+

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