Face aux enjeux climatiques, les étudiants rêvent-ils encore d'être ingénieurs ?

Ingénieur et écolo, la grande désillusion ?

Alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à se demander comment concilier convictions écologiques et travail dans un secteur identifié comme nocif pour l’environnement, nous avons voulu savoir si le métier d’ingénieur, autrefois synonyme de réussite, faisait toujours autant rêver les étudiants.

« Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme, à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. » C’est par cette phrase assassine que s’est ouvert le discours de remise des diplômes d’AgroParisTech prononcé par Lola Keraron accompagnée de huit autres camarades de promo, le 30 avril 2022. Pendant plus de sept minutes, les étudiants se sont succédé derrière le pupitre pour dénoncer l’impact environnemental des métiers pour lesquels ils venaient d’être formés afin d’inviter les futurs ingénieurs « à bifurquer ». Ce discours militant n’est pas le premier du genre : Clément Choisne et Arthur Gosset, tous deux diplômés de Centrale Nantes, soulevaient déjà cette nécessité dans des actions menées dès 2018. Mais plus qu’un épiphénomène, ces dénonciations qui font de plus en plus d’émules montrent bien toute la difficulté pour cette nouvelle génération d’ingénieurs à concilier convictions écologiques et avenir professionnel, alors qu’ils sont généralement amenés à travailler pour des entreprises connues pour leur mauvaise conduite environnementale.

Le piège du greenwashing

Et pourtant, le métier d’ingénieur a encore de belles années devant lui. En 2022, le nombre d’étudiants inscrits en formation ingénieur a même augmenté de 2,5% par rapport à 2021, et de 19,5 % en cinq ans. « J’ai fait ces études parce que j’aimais les maths, et j’étais assez forte, donc j’ai choisi l’école la plus prestigieuse pour continuer dans cette voie », se souvient Céline, en dernière année à Télécom Paris. En France, les grandes écoles d’ingénieurs bénéficient toujours d’une certaine aura, avec des taux d’insertion à faire pâlir d’envie d’autres secteurs : près de 93 % des étudiants ont trouvé un emploi dans les quatre mois qui ont suivi l’obtention de leur diplôme, selon le dernier panorama de la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs. Et pourtant, il y a quelques mois, Céline a pris la décision de se réorienter vers le métier de professeur des écoles.

« Pour moi, le métier d’ingénieur manque de sens. À Télécom Paris, nous sommes formés au numérique, et j’ai eu beau essayer de trouver des postes dans l’informatique « green », je n’ai rien trouvé de convaincant. Empreinte carbone, impact néfaste sur la santé humaine, conditions de travail déplorables… À chaque fois, il y avait quelque chose qui n’allait pas. »
Même son de cloche chez Olivier, 22 ans. S’il n’a pas encore pris la décision de changer de voie, il ne parvient plus à se projeter à long terme comme ingénieur. « J’ai fait mon stage de fin d’études dans une entreprise qui travaille dans les énergies renouvelables. Mais en fait, même là, on se rend compte que c’est le profit qui prime sur la sobriété. Je suis conscient qu’en travaillant dans ce genre de structure, je vais davantage contribuer à faire du greenwashing qu’à impulser un véritable changement. À terme je voudrais travailler dans un secteur plus engagé, mais pour l’instant je n’ai pas trouvé. »

Car c’est là l’une des racines du problème : comment démêler greenwashing de l’engagement véritable ? Et comment résister aux sirènes des entreprises qui garantissent des salaires mensuels élevés et une stabilité professionnelle quand on a sacrifié plusieurs années d’études pour y arriver ? « Il est difficile de savoir en amont qu’une entreprise est vraiment engagée, abonde Alexis, lui aussi étudiant à Télécom Paris. Il y a certains labels, comme B.Corp, des ressources comme Shift your job, mais c’est compliqué de toutes les agréger, et de trouver les infos. Dans les grandes entreprises, la politique RSE est souvent floue, ça se résume souvent à une page sur leur site, qui indique grosso modo « voilà ce qu’on fait, c’est super ». Dans ces conditions, il est difficile de mesurer vraiment l’impact de ces mesures. »

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Y aller ou renoncer ?

Face à ce problème, chacun y va de sa stratégie. Certains, comme Olivier, choisissent de travailler pour des entreprises en apparence engagées et de profiter du confort de vie offert pour se former sur d’autres projets, plus concrets, à côté. « Plutôt que de me dire que je vais changer le système de l’intérieur, ce à quoi je ne crois pas, j’essaie de profiter de mon temps libre pour m’informer en parallèle, faire des woofing (des travaux dans des fermes biologiques, en échange du gîte et du couvert) et mûrir un projet. » D’autres, comme Alexis, choisissent de se diriger vers de plus petites structures, généralement plus flexibles. « Plus une entreprise est grosse, plus elle a d’inertie, plus elle veut faire du chiffre d’affaires, plus ça va mettre du temps à changer. Problème, le temps, on ne l’a pas vraiment. Donc je cherche des entreprises suffisamment petites et dynamiques. »

Enfin, il y a celles et ceux qui décident de quitter l’ingénierie, à l’image de Céline, ou d’opter pour des secteurs plus “verts”, comme Arnaud, qui a passé deux ans chez Air France avant de signer un contrat chez Wiremind, où il optimise désormais les trajets des compagnies de train. « Je fais à peu près le même métier qu’avant, j’ai juste changé d’industrie, en passant de l’aviation aux trains. Chez Air France, les pistes d’amélioration concernant l’impact environnemental relevaient plus du greenwashing que de véritables prises de conscience, quand je posais des questions lors des workshops « environnement », personne ne me répondait… Si la direction n’est pas prête à changer, c’est difficile de faire évoluer les choses de l’intérieur, même avec la meilleure volonté du monde. » Est-ce à dire que le métier d’ingénieur ne fait plus du tout rêver ? Pas tout à fait.

Changer les choses de l’intérieur

« À mon sens, il est tout à fait possible d’être ingénieur et de se mettre au service du bien commun. On a des possibilités fantastiques, avec des outils comme le machine learning ou l’analyse de données, que l’on peut utiliser pour l’environnement », souligne Alexis. S’appuyer sur ses connaissances d’ingénieurs et sur ses compétences techniques pour œuvrer à un monde plus sobre, c’est le pari pris par Augustin Courtier, ex-étudiant en école d’ingénieurs. La communauté qu’il a cofondée, Latitudes, compte maintenant un peu plus de 3 000 membres, tous engagés dans la défense d’une technologie plus engagée et responsable.
« Au départ, le projet visait à montrer que l’on pouvait travailler en tant qu’ingénieur tout en soutenant des causes qui nous tenaient à cœur, et utiliser ses compétences pour avoir un impact social et environnemental positif ». Parmi les exemples de projets réalisés l’an dernier, de la data science pour faciliter le travail des Restos du Cœur, une plateforme hors-ligne pour apprendre aux personnes incarcérées à coder en prison et une application mobile pour favoriser le réemploi des déchets du bâtiment. Et si Augustin entend les arguments de ceux qui font le choix de bifurquer, il n’adhère pas tout à fait à cette vision : « Bien sûr que le changement dépend de la réceptivité des dirigeants et dirigeantes, mais ce qui est certain, c’est que si les personnes qui ont des convictions ne vont pas dans ces entreprises, ça ne bougera jamais ! »

Utiliser ses compétences d’ingénieur à bon escient

Des étudiants qui se questionnent, Emmanuel Rozière, directeur du développement durable à Centrale Nantes, en croise souvent. Pourtant, lui aussi reste persuadé de l’utilité du métier d’ingénieur pour œuvrer à la transition. « Nous avons besoin des ingénieurs car nous vivons dans un monde largement artificialisé, or, il faut pouvoir gérer cet héritage, quoique l’on veuille en faire. D’autre part, l’histoire nous montre que les ingénieurs ont su apporter des éléments de réponse aux problématiques de leur époque, parfois avec des ruptures technologiques. »

L’idée de pouvoir mettre ses compétences techniques au service de la transition, c’est précisément ce qui a poussé Charlotte, étudiante à l’École des Ponts, à s’entêter dans cette voie en se spécialisant dans le transport. « Moi, je voulais avant tout avoir un métier qui ait du sens, et qui aide à faire avancer le monde dans la bonne direction, affirme la jeune femme. “Ville, environnement et transport” est un département assez lié aux enjeux de demain, on réfléchit beaucoup à comment changer notre façon de nous déplacer. En tant qu’ingénieurs, on espère pouvoir faire partie des gens qui seront le moteur de la transition énergétique. »

En toile de fond chez ces étudiants motivés à mettre leur métier au service de l’environnement, la conviction, plus sombre, qu’aller vers un monde plus sobre n’est pas pour demain. « Soit on baisse drastiquement notre consommation, soit on trouve des solutions, appuie Arthur, un camarade de promo de Charlotte. Or, je doute qu’on arrête d’utiliser des avions, par contre, en construire qui utilisent des sources d’énergie plus vertes, c’est une piste. En fait, moi ce qui m’intéresse dans le métier c’est qu’à travers des innovations d’ingénierie, on trouve des solutions nouvelles. »

Alors entre renoncer à faire parti d’un système considéré comme destructeur, ou essayer de le changer de l’intérieur, que faut-il choisir ? « À titre personnel, je pourrai changer de vie, mais ce serait fermer les yeux sur le fait qu’en parallèle, il y a un système qui se perpétue, et, pour l’instant, le choix que j’ai fait est plutôt de dévier cette route-là. Je ne sais pas si c’est le bon, l’avenir nous dira », philosophe Augustin, le cofondateur de Latitudes. À celles et ceux qui hésitent encore à rejoindre des entreprises dont les engagements leur semblent fragiles, l’ex-étudiant livre toutefois un conseil : ne pas hésiter à partager ses convictions et à mettre des conditions à l’embauche. Une méthode qu’a déjà mise en pratique Maxime fraîchement diplômé de Télécom Paris, qui a expliqué dès son entretien d’embauche qu’il ne prendrait pas l’avion.

Qu’ils décident de réinventer le système et quitter l’ingénierie, ou qu’ils se lancent le défi, parfois colossal, de faire « leur part du colibri » en changeant les choses de l’intérieur, une chose est sûre : le métier d’ingénieur se réinvente, lentement, mais sûrement.

Article édité par Romane Ganneval
Photo par Thomas Decamps

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