Coopératives : l’alternative au capitalisme qui séduit les jeunes actifs·ves

Entreprise coopératives : pourquoi elles séduisent ?

Quel·le salarié·e n’a jamais rêvé de travailler dans une entreprise où les actionnaires et patron·nes ne décideraient pas seul·e·s de la stratégie, où les conditions de travail ne seraient plus négociées avec les partenaires sociaux mais avec chaque travailleur·se et où les bénéfices seraient répartis équitablement ? Une utopie ? Pourtant, ce rêve est déjà une réalité pour les salarié·e·s des entreprises “coopératives”. Un mouvement né au 19ème siècle, qui ne cesse de faire de nouveaux adeptes chez les jeunes générations de travailleur·ses.

Vêtu d’un vieux pantalon de chantier, les cheveux blanchis par de la poussière de plâtre, Romain liste les derniers préparatifs avant l’ouverture de Gush !, un nouveau bar dans le XXe arrondissement de Paris. Habitué à gérer des lieux festifs depuis plus de dix ans, le trentenaire ne sera pas seul aux manettes de l’établissement puisqu’avec ses trois associés, ils ont opté pour le modèle coopératif. Le principe : l’entreprise n’est pas gérée verticalement par un patron. Chaque membre de la coopérative détient une seule voix lors des assemblées générales, un poids décisionnel qui n’est pas lié au capital investi au départ, mais à la participation effective de chacun. Ici, les conditions de travail, les salaires, la répartition du travail et la mission de l’entreprise sont votés à la majorité. Personne ne décide, ou plutôt, tout le monde décide. Et ce n’est pas tout : chaque associé est salarié de la coopérative et par conséquent, cotise pour sa retraite, peut prétendre à cinq semaines de congés payés et au chômage en cas de pépin. Un poids en moins lorsqu’il s’agit de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale.

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Un rempart contre la perte de sens au travail

« C’est un vrai choix idéologique, assure Romain. Nous souhaitons que le bar devienne une adresse incontournable du quartier et pour cela, il est important de le faire en travaillant dans de bonnes conditions et c’est justement ce que permet le modèle coopératif. Le but n’est pas de dégager un maximum de bénéfices ou de faire en sorte que ça marche un an ou deux pour revendre l’établissement au prix fort, mais de durer. » Une philosophie à contre-courant de certaines entreprises, mais qui s’aligne aux principes fondateurs du modèle coopératif, opposé à la seule recherche de profit. « Contrairement aux entreprises traditionnelles qui répartissent leurs bénéfices un peu comme elles l’entendent, les Scop (Société coopérative et participative NDLR) sont soumises à un régime particulier », rappelle Nathalie Magne, enseignante-chercheuse en économie à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. « Une partie est reversée aux salariés, sous forme de complément de salaire ou de participation, une part est réinvestie dans l’entreprise pour qu’elle se développe et une dernière est donnée aux associés sous forme de dividendes. » Finalement, comme tous les salariés possèdent l’entreprise et décident ensemble de son avenir, ils ne tirent aucun bénéfice à aller contre son intérêt.

Après avoir fait une école de commerce et débuté sa carrière dans une entreprise “classique” , Julie claque la porte il y a trois ans pour s’investir dans une coopérative de salariés à Toulouse. « Dans ma précédente expérience professionnelle, je ne comprenais pas les choix stratégiques de l’entreprise, se souvient-elle. Pourquoi devait-on investir à l’étranger, alors que nous manquions de bras dans nos activités principales en France ? Ce n’est que plus tard que j’ai compris que le top management n’avait pas d’autre choix que de suivre les directives et instructions des actionnaires qui n’avaient, bien sûr, aucune idée du fonctionnement réel de l’entreprise. » La motivation de la Chargée de projets est tombée dans ce gouffre qui sépare parfois les désirs des actionnaires et la réalité du travail opérationnel. Elle a perdu confiance en ces entreprises capitalistes classiques dans lesquelles le salarié peut très vite perdre le sens de son travail. Un sentiment largement partagé par sa bande d’amis, trentenaire eux aussi, depuis le début de la crise sanitaire. « C’est un sujet de préoccupation depuis plusieurs années déjà, mais la pandémie a amené chacun à s’interroger sur le sens du travail et a fait ressortir les dysfonctionnements de certaines entreprises », admet Catherine Pinchaut, secrétaire nationale de la CFDT en charge des questions liées au travail. Pour Julie, le modèle coopératif et son attachement aux valeurs démocratiques serait en tout cas le seul rempart efficace aux maux de l’entreprise qui promeut l’individualisme et la compétition en son sein. Clément Ruffier, chargé de mission à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) confirme : « De nombreuses études ont démontré que faire participer les salariés avait un effet globalement positif sur la qualité de vie au travail. »

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Un modèle marginalisé et porteur d’espoir

Mais alors, pour quelle raison le modèle coopératif fait encore figure d’exception dans un monde largement dominé par les sociétés à actions ? « Dans les années 1970-1980, l’entreprise coopérative était très populaire, relate Nathalie Magne. Malheureusement, après la faillite de certaines d’entre elles, ce modèle a souffert d’une mauvaise réputation et a longtemps été synonyme de mauvaise santé économique. » Pourtant, les échecs des coopératives sont relativement rares et concernent le plus souvent des reprises d’entreprises ou d’usines par les salariés sous un statut coopératif, comme en témoignent les exemples de Scop avortées de Mim, Lejaby ou Vibel. « Le problème, c’est que les reprises d’entreprise en coopératives se font généralement dans des secteurs dont l’activité est en danger depuis longtemps et comme ces sujets sont largement médiatisés, le public pense à tort que toutes les coopératives sont caduques, souligne la chercheuse en économie. Or, les coopératives qui ne sont pas des reprises - soit la grande majorité d’entre elles - sont souvent plus efficaces et résistent mieux sur le long terme que les entreprises ordinaires. En cas de choc de la demande ou de crise économique, elles ont même tendance à s’adapter autrement et à moins licencier, un peu comme si elles suivaient cette idée : on se sert les coudes ensemble et on va s’en sortir. »

Le temps aidant, le modèle coopératif bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt chez les jeunes actifs qui souhaitent davantage se tourner vers l’économie sociale et solidaire. Si bien qu’en France et malgré la crise sanitaire, le développement des sociétés coopératives ne s’est pas démenti en 2020. Avec 3 611 Scop et Sic (société coopérative d’intérêt collectif) sur l’ensemble du territoire, le mouvement affiche une progression de ses effectifs de 6%, comptabilisant ainsi 67 200 emplois. L’activité reste également soutenue avec un chiffre d’affaires de 6,3 milliards d’euros, soit +8% en un an. « Sur le terrain, les équipes qui s’occupent de l’accompagnement à la création nous expliquent que le public qui souhaite se lancer est de plus en plus jeune, observe Fatima Bellaredj, déléguée générale de la confédération générale des Scop, qui aide et accompagne les Scop au quotidien. Le fonctionnement des coopératives semble bien correspondre à leurs attentes, notamment sur la gouvernance. »

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Cette nouvelle génération de salariés qui entre dans le marché du travail et pour laquelle la transparence, la proximité, la justice sociale, sont des valeurs fondamentales, a pu croire un court moment que la puissance de la technologie serait le vecteur du progrès social. L’expérience des Gafa a douché cet espoir : « La technologie n’est qu’un moyen sans finalité a priori, écrivait déjà Youssef Achour, PDG de la coopérative Up, dans une tribune publiée dans Les Échos. Ce que nous observons est l’émergence de travailleurs indépendants exploités par les plates-formes, et la montée en puissance d’un salariat à deux vitesses. » Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais un peu comme l’avaient initié les ouvriers anglais au 19e siècle, c’est une fois encore en réaction à leurs mauvaises conditions de travail que certains coursiers ont trouvé l’alternative coopérative et multiplié les initiatives locales, jusqu’à créer leur propre fédération en 2017. Des exemples encore à la marge, mais qui sont autant de charges pour faire vaciller un système capitaliste devenu trop inhumain, veulent croire leurs adeptes. « Personnellement, ça fait plusieurs années que je rêve d’un vrai changement de paradigme et si jusqu’à présent on préférait se moquer de moi, la crise sanitaire semble avoir rebattu les cartes pour de bon, témoigne Julie. D’ailleurs, lorsqu’on me demande : “mais alors, qu’est-ce qu’on met à la place du grand capital ?” et que je réponds de la “coopération”, généralement les sourires moqueurs laissent place à des regards enthousiastes. »

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Article édité par Clémence Lesacq ; Photos Thomas Decamps pour WTTJ

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