Business en couple : « Nous nous sommes associés comme certains font un gosse »

Business en couple : du rêve au cauchemar

Peut-on diriger une entreprise en couple ? La question ne date pas d’hier et pourtant, Camille ne se l’est pas posée quand elle a monté sa boîte avec son copain. Comme certains se marient à Vegas sans réfléchir, elle a sauté le pas, persuadée que ça les rapprocherait. Leur relation amoureuse n’avait jamais été simple ; leur association a mis en lumière ses dysfonctionnements et accéléré son implosion, grignotant au fil des années la frontière entre vie pro et vie perso. Elle nous raconte.

Je ne sais plus pourquoi nous n’étions pas d’accord. Après tout, le désaccord était devenu la règle. Nous ne partagions pas la même vision de notre entreprise. Cela étant, nous avions pris place dans l’une des petites salles de réunion mal aérées de Station F, le campus de startups monté par Xavier Niel, et nous discutions. De l’avenir de la boîte, des choix stratégiques à opérer. Ce débat revenait toutes les semaines, si ce n’est tous les jours, comme une ritournelle qui rend fou – entreprendre, c’est naviguer à vue, avec peu d’argent et peu de sommeil. Nous nous abreuvions donc des doutes habituels quand soudain, il s’est levé en criant et a claqué la porte. J’ai eu peur quelques secondes, puis j’ai eu honte. Je savais que les startupeurs à proximité avaient tout entendu depuis leurs fauteuils colorés tape-à-l’œil. Dans cette cour de Versailles des temps modernes, la réussite, ou plutôt l’image de la réussite, qu’elle soit authentique ou non, se mesure au sourire. Il faut être optimiste, dans le mouvement, dire que ça va même quand c’est faux (et c’est souvent le cas). Voilà à quoi la colère de mon associé, qui à l’époque était mon copain, m’a ramenée. Un truc superficiel, le qu’en dira-t-on. Alors qu’il y avait plus grave. Il venait de péter les plombs et ce n’était pas la première fois. Ma relation personnelle et professionnelle avec ce garçon était complètement dysfonctionnelle. Et ce, depuis le début.

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« Sur le papier, nous semblions complémentaires »

La rencontre amoureuse a précédé la rencontre entrepreneuriale d’environ un an. Un match sur un site de dating, un verre dans un bar, une promenade en été, et plusieurs mois de grand n’importe quoi qui auraient dû me faire fuir en courant. Lui, designer effrayé par le couple, moi, journaliste freelance lassée des aventures. Nous n’avions pas envie de la même chose, mais nous nous aimions bien, alors nous avons essayé en nous faisant très vite du mal. Nous nous sommes séparés une première fois, puis une deuxième et une troisième. Ensemble, les vrais moments de répit étaient ceux où nous nous laissions porter par notre créativité. Quand je me mettais à chanter et qu’il improvisait un rythme avec les mains sur son bureau. Quand on imaginait des fictions à partir de rien. Ou quand on portait un regard poétique sur la ville. C’est cette inventivité partagée, cette facilité à s’émerveiller de tout, et le plaisir qui en émanait, qui nous maintenaient dans le déni. Ironiquement, ce sont aussi les raisons qui nous ont conduits à entreprendre à deux. Sur le papier, nous semblions complémentaires. Il avait les compétences techniques mais hésitait à se lancer, j’avais la casquette cheffe de projet et j’étais du genre jusqu’au-boutiste. C’est ainsi que notre marque de jouets a éclos, en parallèle de nos activités respectives. Fin 2015, prototypage, ventes tests sur des marchés de créateurs, naming et création du logo. L’année suivante, stratégie de communication, campagne de crowdfunding, sourcing de fournisseurs, première stagiaire. En 2017, participation au salon Maison & Objet, sélection dans un programme de formation d’HEC, optimisation du business model… Trois ans étaient passés depuis notre rencontre et, même si ce n’était pas l’unique raison, nous allions nous associer officiellement comme certains couples au bord de la crise de nerfs se marient ou font un gosse. Pour sauver une histoire bancale.

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Entreprendre en couple : un mariage qui ne dit pas son nom

Créer sa boîte, c’est déployer une nouvelle identité. On change de statut. On « épouse » son associé·e. Un contrat à durée indéterminée est signé pour le meilleur et pour le pire. On n’est plus deux individus distincts, on devient une équipe. En juillet 2017, notre entreprise est donc née aux yeux de l’administration hexagonale et je me rendais sur Société.com pour admirer cette officialisation assortie d’un numéro SIREN. Je me suis engagée en devenant directrice générale, et lui, actionnaire majoritaire, a endossé le rôle de président. Ce jour-là était symboliquement fort. Passer de « société en cours de constitution » à « société » tout court, c’est rendre tangible un projet qui pour son entourage, et peut-être même pour soi, est perçu comme une abstraction voire une lubie. Néanmoins, je ne dirais pas que c’est en juillet 2017 que je suis devenue cheffe d’entreprise. Non, c’est arrivé en automne, quand j’ai arrêté du jour au lendemain mes missions en journalisme et que j’ai dit au revoir à ma vie d’avant. Je reculais depuis quelques mois. J’avais peur de changer d’identité dans un pays où l’on se définit si souvent par sa profession, surtout que c’était déjà arrivé (j’ai débuté dans la production cinématographique). J’avais peur de perdre ma particularité, mon autonomie, mon indépendance. Pourtant, je savais que je devais me consacrer à 100% à cette startup si je voulais lui donner la chance d’exister. Et puis, mon copain me mettait un peu la pression : je ne pouvais pas avoir la tête ailleurs, la réussite de l’entreprise en dépendait d’après lui. Le jour où j’ai tout plaqué, j’ai éprouvé un gros soulagement, une sensation extrême de liberté. Alors que c’est tout l’inverse qui allait se produire.

« Nous avons commencé à régler nos comptes au travail »

Suite à un concours, nous avons intégré l’incubateur HEC à Station F. Nous nous sommes retrouvés avec nos propres bureaux dans un vaste open space, au troisième étage du palais de la « Startup Nation », parmi des milliers d’entrepreneur·es. Est-ce l’absence de cloisons qui conférait à l’espace cette dimension de « société du spectacle » ? Tout le monde était en représentation. Nous avons joué le jeu aussi, jusqu’à ce que le vernis craque. La fierté et l’enthousiasme d’accéder à un réseau d’expert·es de renom et de rejoindre une « élite » que l’on pensait inaccessible ont laissé place aux tensions, bien réelles, elles. Notre couple à la ville battait de l’aile ; nous avions fait une énième « pause » avant de nous rabibocher. Au fond, nous persistions pour notre entreprise, qui était devenue « notre enfant ». Nous savions que nous séparer pourrait signer son arrêt de mort. Or nous adorions notre projet. C’était reculer pour mieux sauter. En effet, nous avons commencé à régler nos comptes au travail. Tout s’est mélangé insidieusement, si bien que je n’ai plus su différencier les désaccords pros des persos. C’est la présence des autres qui a fait office d’électrochoc. Des regards silencieux qui ont permis la mise à distance. Mon copain avait pris l’habitude de me couper la parole, de me contredire avec mépris ou agressivité et de me reprendre devant nos camarades de l’incubateur et nos collaborateur·rices. J’essayais de sauver la face. Je ne voulais pas que l’on s’engueule en public. Je l’ai pris à part si souvent pour lui dire que son comportement me blessait et qu’il était intolérable dans les temps d’équipe : au-delà de me décrédibiliser et de décrédibiliser notre duo, il atteignait le moral des troupes, ce qui, selon moi, était une grave erreur de management. En septembre 2018, nous nous sommes séparés, pour de bon cette fois-ci et sans cris ni larmes. Nous avons néanmoins décidé de poursuivre la collaboration entrepreneuriale.

Le début de la fin

Malgré nos difficultés, nous avons obtenu des succès, ventes et partenariats clés, rencontres inoubliables, interviews et passages télé. Des respirations dans un quotidien en apnée. Hélas, nous n’étions pas rentables et le stress lié à l’argent ajoutait son lot de crispations. Frustrés et épuisés, nous évoquions timidement la liquidation de l’entreprise. C’est en novembre 2019 que, persuadés d’être arrivés dans un cul-de-sac, nous avons trouvé un business angel. Grâce à lui, nous pourrions développer nos produits, switcher d’un modèle artisanal à un modèle industriel et nous verser de vrais salaires. Nous avons eu trois mois et demi de grand bonheur, sans dispute. Nos efforts et nos sacrifices payaient enfin, pensions-nous. Oui, mais c’était sans compter un détail… La crise du Covid-19. Elle a stoppé net les négociations avec l’investisseur : l’heure n’était plus à l’aventure pour lui. Le coup de grâce made in China. On a beaucoup parlé avec mon associé. Il fallait réagir sans attendre. On avait à peine deux mois de trésorerie devant nous et l’activité était à l’arrêt. Tandis que tout s’écroulait, au milieu d’un confinement qui nous tenait éloignés de nos proches, des opportunités se sont présentées à lui. Je l’ai encouragé à les saisir. L’activité de la société a pivoté pour aller dans son sens et je me suis mise en retrait. Je devais parer à l’urgence : survivre. C’était effrayant parce que je me retrouvais seule – ne l’étais-je pas déjà ? Je touchais juste le RSA et les aides exceptionnelles de l’État. J’ai ici pris conscience que nous n’avions jamais été égaux avec mon ex. Il détenait un gros patrimoine, une formation reconnue lui permettant de rebondir facilement et 70% des actions de l’entreprise. Je m’étais tuée à la tâche et j’étais sans filet. Je croyais qu’entreprendre serait mon arme d’empowerment. Mais j’avais entrepris en couple, avec la naïveté de l’amour, sans assurer mes arrières. J’étais devenue une métaphore du patriarcat que j’imaginais combattre.

Un « divorce » de deux ans

En colère, j’ai puisé dans mes dernières ressources pour me réinventer. J’ai démissionné de mes fonctions de CEO tout en conservant mes parts. Mon ex a déployé la nouvelle activité de la boîte. J’ai retrouvé du travail plus vite que je ne l’aurais cru, d’abord en tant que responsable de la com et du marketing d’une startup spécialisée dans la parité, puis comme journaliste. Un retour aux sources et une stabilité qui m’ont donné de la force. En m’éloignant de mon ex et en repartant de zéro, aussi dur que cela a été, j’ai enfin pu faire mon deuil et gagner l’indépendance à laquelle je tenais tant. Lui n’a pas aimé que je prenne mes distances. Messages tantôt culpabilisants, tantôt amicaux, coups de pression pour que je lui vende mes 30% (il refusait que je touche des dividendes)… Une parodie de mauvais divorce. Fin 2021, on a passé un accord qui me convenait. Depuis, nos noms ne sont plus associés et je me sens bien. Ce qui me fait penser qu’en amour comme au business, le choix du partenaire est crucial. Et c’est l’une des leçons de ce chapitre de sept ans. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Les problèmes se sont déplacés du perso vers le pro. Nous avons vécu un petit cauchemar entrecoupé de parenthèses enchantées. Et nos névroses ont eu le champ libre. Comme beaucoup de femmes hétéros, je me suis planquée derrière mon mec. Je refoulais mon goût pour les métiers créatifs ; je suis sortie avec lui, designer. Je voulais monter mon entreprise ; j’ai donné vie à son idée. J’avais envie du rôle de cheffe d’orchestre ; je l’ai partagé avec cet associé dont les valeurs étaient aux antipodes des miennes. Je ne suis pas en train de dire qu’entreprendre en couple est inepte ou impossible, mais je brandis cette image du mariage sans hésiter : c’est un engagement de long terme qui pose de multiples défis et doit reposer sur l’entente, la confiance, la communication (non-violente), le respect et l’équité. Et surtout, surtout, qui nécessite d’être pris pour les bonnes raisons.

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Le prénom a été modifié.

Journaliste et cheffe de rubrique Decision Makers @ Welcome to the Jungle, entrepreneure et vidéaste.

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