Après le confinement, tous nomades ?

Après le confinement, tous nomades ?

Si pour certains le confinement se résume à un mauvais remake d’Un jour sans fin, pour d’autres, cette période de distanciation forcée résonne comme un doux moment de pause, loin des préoccupations pro’ habituelles. Parmi eux, une part de néo-télétravailleurs qui découvrent un nouveau mode de vie, où le travail n’est plus corrélé à un bureau fixe, où les horaires deviennent flexibles, et où le temps gagné est réinvesti dans des activités jugées plus bénéfiques pour le bien-être personnel. Si tout le monde n’est bien sûr pas égal face au télétravail, ne serait-ce qu’en raison des conditions dans lesquelles il est exercé, et de la possibilité même de pouvoir l’exercer, nous avons néanmoins voulu savoir ce que cette crise révélait de notre attachement à notre lieu de travail, et les perspectives qu’elle ouvrait quant à la notion de mobilité professionnelle. Aura-t-on toujours besoin d’aller travailler dans un bureau ? Va-t-on assister à un essor du nomadisme digital ? Pour le savoir, nous avons enquêté auprès de ceux que le confinement a incité à repenser leur mobilité professionnelle, et avons échangé avec des spécialistes du sujet, dont le sociologue Jean Viard, directeur de recherches CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris.

Les métropoles, de plus en plus boudées

La possibilité de ne plus vivre près de son lieu de travail

S’il y a bien une chose que les Français ont découvert avec le confinement, c’est qu’il était bel et bien possible de travailler à distance, parfois pour le meilleur. « Cela fait un bout de temps que je me dis que dans 3-4 ans, j’aimerais bouger de Paris, analyse Jeanne, responsable événementiel. Mais travaillant dans l’événementiel, j’ai toujours cru que cela passerait nécessairement par un changement de boulot. Or, pendant le confinement, nous nous sommes vus contraints de repenser notre métier, on fait plus d’événements en ligne, je fais de plus en plus de stratégie et de moins en moins d’opérationnel… et je commence à me dire que je pourrais en fait totalement venir un jour ou deux par mois à Paris, et le reste du temps travailler à distance. »

Si l’on en croit Jean Viard, Jeanne ne serait pas la seule dans ce cas-là. Selon le sociologue, cette expérience inédite de recours au télétravail massif permet de renforcer des signaux faibles, qui, s’ils étaient déjà présents avant la crise, sont désormais en passe de devenir incontournables. Et parmi eux, cette aspiration à vivre en dehors des villes : « Plus de 60% des cadres parisiens rêvent d’habiter dans une petite ville ou à la campagne, à une ou deux heures de la métropole. Le mouvement est là depuis un moment : les gens quittent les villes, Paris perd en moyenne 10 000 habitants par an, et les populations rurales augmentent plus vite que les populations urbaines. Mais là, nous assistons à une rupture liée au numérique. Celui-ci était déjà entré dans la vie des gens, mais on se dirige désormais vers une véritable société du numérique, où on saura faire des réunions à distance, des émissions sans se déplacer… »

« Le mouvement est là depuis un moment : les gens quittent les villes, Paris perd en moyenne 10 000 habitants par an, et les populations rurales augmentent plus vite que les populations urbaines. » Jean Viard, sociologue

Si nombre de Français rêvaient déjà de vivre plus au contact de la nature, cette période de télétravail imposé rend cette possibilité de plus en plus concrète. Laure, journaliste en presse écrite actuellement confinée en Bretagne, se projette de plus en plus dans ce modèle : « J’ai toujours vécu à Paris, et je suis arrivée à saturation. Quand je vois mes amis qui vivent en dehors des métropoles, nous n’avons pas la même qualité de vie. Avec le confinement, je consomme moins, et je me rends compte que ça ne me manque pas… et je me dis que le prix à payer pour vivre dans une grande ville est peut-être trop élevé comparé aux bénéfices. Progressivement, on se rend compte qu’on s’est trop éloignés de la nature. En plus, depuis la Bretagne, je ne mets que 2h15 pour aller à Paris : est-ce que ça vaut le coup d’y vivre toute la semaine ? »

Et quand on sait que les bienfaits de la nature sur la productivité et la concentration ne sont plus à prouver, cela devrait également donner à réfléchir aux entreprises… qui ont tout à gagner à économiser des espaces de bureaux.

Un lieu de travail qui devient multiple

Le maintien nécessaire du lien social

Si le bureau comme lieu de travail fixe semble de moins en moins nécessaire, travailler de chez soi n’est pas pour autant la panacée pour tout le monde. En effet, pour Aurore Flipo, sociologue spécialisée sur les questions de mobilité et de stratification sociale, travailler de chez soi est loin d’être évident, et le distingo espace professionnel/espace personnel reste important : « Je ne suis pas sûre que l’importance du lieu de travail va disparaître suite à cette crise, explique la chercheuse. Le télétravail a tout de même un inconvénient majeur qui est l’absence, ou la quasi-absence, de liens sociaux. D’où la multiplication des lieux de coworkings, qui refont la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle, et permettent de conserver le lien social. » Une vision que partage Nathanaël Mathieu, co-fondateur de la plateforme Néo-nomade. « Le travail à domicile peut se développer, mais les espaces de coworking ont encore de beaux jours devant eux, ne serait-ce que parce qu’on a besoin de socialisation, corrobore-t-il, dans un entretien au magazine Usbek & Rica. On ne va pas du jour au lendemain désaffecter nos espaces de travail, ça se fera forcément dans une forme d’équilibre. »

« Le travail à domicile peut se développer, mais les espaces de coworking ont encore de beaux jours devant eux, ne serait-ce que parce qu’on a besoin de socialisation » Nathanaël Mathieu, co-fondateur de la plateforme Néo-nomade

Plutôt que d’investir l’espace domestique, le lieu de travail se réinventerait sous une forme éclatée, avec des espaces variables pouvant aller de l’espace de coworking au domicile, en passant par le café du coin. « La distance physique peut donner un certain recul sur un sujet mais ça a aussi ses limites, observe Laure, la journaliste. L’expérience de télétravail m’effraie moins aujourd’hui, dans le sens où j’ai moins peur d’être isolée qu’avant. Mais pour la concentration, c’est parfois compliqué. Ton « chez toi » devient ton lieu de travail. Or il est important d’avoir des lieux dédiés ». Un avis que partage Aurore Flipo : « Généralement, on a observé que les télétravailleurs ont tendance à travailler plus et plus longtemps que quand ils sont dans un bureau, et il est parfois difficile de s’arrêter pour certains. Il faut garantir le droit à la déconnexion, pour s’assurer que le travail ne s’immisce pas dans le temps de repos », explique la chercheuse. En effet, pour être efficace, le télétravail demande à être effectué dans des conditions adéquates, qui permettent de séparer le privé du professionnel, même en étant chez soi. Ce qui n’est pas forcément évident pour ceux qui doivent composer avec des enfants à gérer, qui vivent en colocation, ou qui n’ont tout simplement pas d’espace suffisant pour installer un poste de travail. Les deux espaces peuvent alors se trouver mêlés, et la concentration, comme le constate Laure, s’en trouve affectée.

Une émancipation du lieu de travail qui a ses limites

Si le travail à domicile n’est pas si simple qu’il n’y paraît, la nécessité à se “rendre au bureau” a néanmoins bel et bien été remise en question face à la crise. Mais quid des professions qui n’ont d’autres choix que d’aller travailler ? En ce qui les concerne, la priorité devrait être donnée à la proximité, selon Jean Viard. « Il me semble qu’il est très possible suite à la crise qu’on se dise qu’il est normal de privilégier la proximité domicile-travail pour les métiers qui font tourner les villes, et n’ont d’autres choix que de se rendre sur un lieu de travail précis. » Le sociologue estime que cette crise pourrait être l’occasion de revoir la politique sociale du logement, et repenser l’attribution des logements sociaux en fonction de la proximité au lieu de travail. « La politique sociale du logement a toujours été faite sur les revenus, et non sur la géographie, explique-t-il. Or l’idée que l’attribution sociale devienne une attribution spatiale est une vraie question. Une infirmière qui doit se rendre tous les jours à Necker devrait se voir attribuer un logement social à proximité. »

À l’inverse, la figure du « digital nomad », qui n’a pas d’attaches et arpente le monde, “ordi sous le bras”, devrait pense-t-il rester marginale après la crise. « C’est une minorité qui va se rendre compte qu’elle peut faire du nomadisme digital, assure Jean Viard. Cela concerne des métiers où il faut bien connaître ses collaborateurs. Si vous connaissez quelqu’un, vous pouvez communiquer très facilement par Skype etc. Mais si vous ne l’avez jamais rencontré avant, c’est plus compliqué car à distance vous n’avez pas tous les codes culturels. Cela concernera à mon avis juste des petites populations, qui décideront de pousser plus loin le nomadisme. » Une réflexion qui fait écho aux travaux de la sociologue Aurore Flipo : « On remarque que le télétravail est plutôt plébiscité de manière partielle chez les salariés, quelques jours par semaine. » Un constat qui se retrouve dans une récente enquête menée par le groupe de conseil en immobilier Colliers International auprès de salariés basés dans 25 pays : 71% des répondants qui n’avaient jamais travaillé à distance avant la crise souhaiteraient désormais travailler à distance un jour par semaine.

Un retour à la normale illusoire

Si deux mois de confinement sont insuffisants pour voir véritablement émerger de nouveaux modes de mobilités professionnelles pérennes, un « retour à la normale », avec une majorité de salariés se rendant tous les jours sur un lieu de travail fixe, semble tout de même difficilement envisageable. L’enjeu sera alors d’imaginer de nouvelles façons de télétravailler, qui soient saines et durables. « Pour le moment, les entreprises et les employeurs publics ont surtout réagit dans l’urgence avec le télétravail, mais le déconfinement marquera aussi le début d’une réflexion à plus long terme sur une organisation qui privilégie le télétravail, croit savoir Aurore Flipo. Celui-ci pourra en effet être rendu nécessaire pendant longtemps si l’on en croit les déclarations récentes du gouvernement, qui indiquaient que celui-ci devra être privilégié après le 11 mai. Il faudra donc inévitablement que les réactions adoptées en urgence dans les entreprises soient remplacées par de vraies stratégies », détaille la chercheuse.

Des stratégies de long terme qui conduiront nécessairement les salariés à repenser leurs façons de se déplacer, en raccourcissant les temps de trajet et en favorisant des mobilités plus en accord avec leurs nouveaux modes de vie.

Une crise qui va réveiller les consciences écologiques

« Il va y avoir de nouvelles attentes : les gens vont avoir peur des transports en commun, donc on va davantage utiliser le vélo, les déplacements à pied, et la voiture », prédit Jean Viard. Selon le sociologue, repenser le temps en favorisant le télétravail va alors permettre de repenser l’espace : les mobilités douces pourront être favorisées, des pistes cyclables et des trottoirs pourront être élargis, des relais voiture-vélos en périphérie des villes pourront permettre à ceux qui viennent de plus loin de faire les derniers kilomètres à vélo… Une diminution des déplacements qui favoriserait une reprise plus verte de l’économie, autre grande préoccupation de cette crise.

« Il va y avoir de nouvelles attentes : les gens vont avoir peur des transports en commun, donc on va davantage utiliser le vélo, les déplacements à pied, et la voiture », assure Jean Viard

Car c’est aussi l’un des grands enseignements de cette période de confinement : partout les taux de pollution sont en chute libre, les animaux reviennent dans des zones qu’ils avaient désertées… et les Français se rendent compte chaque jour un peu plus de leur impact sur la nature. « À la faveur du confinement, notre rapport à la nature change, explique Grégoire Loïs, naturaliste, dans un récent entretien sur Enlarge Your Paris. Ces longues journées, débarrassées des temps de transport et des interactions sociales, favorisent la contemplation. Or, dehors, c’est le printemps, autant dire la cohue et l’effervescence de la reproduction sous forme de graines, de larves, d’œufs… Un spectacle permanent ! En temps normal, il est difficile d’y prêter attention. C’est l’affaire des naturalistes (…) Cette situation sans précédent entraîne un resserrement des liens qui nous unissent au sauvage, particulièrement distendus dans nos sociétés », ajoute-il. Un argument de plus pour accélérer la migration des citadins vers les campagnes, revaloriser le télétravail et repenser nos modes de déplacements ? L’avenir nous le dira.

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Photo par WTTJ

Coline de Silans

Journaliste indépendante

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