Derrière le boom de l’alternance, les abus des entreprises

Aides à l'alternance : la poudre aux yeux ?

À peine entrés dans l’univers professionnel, les apprentis ne se bercent pas d’illusions. Derrière le boom de l’alternance, avec 718 000 contrats d’apprentissage signés en 2021, se cache un spectacle au décor bien plus obscur. Dans les coulisses de ce dispositif ambitieux, quelques acteurs jouent les prestidigitateurs. Comme par magie, des écoles font apparaître sur leurs bancs plus d’apprentis qu’elles n’ont de places à offrir. Comme par magie, des offres d’apprentissage douteuses surgissent elles aussi. Un tour de passe-passe qui dissimule un truc : le détournement du mécanisme de l’apprentissage et des aides d’État. Pourtant, personne n’est dupe. Surtout pas les apprentis qui, charmés par l’alternance, se trouvent aujourd’hui bien désenchantés…

Ce que vous voyez : le boom de l’apprentissage

Dès son apparition, l’apprentissage a fait l’objet d’un consensus rare. Cette convention tripartite entre un jeune apprenti, une école et une entreprise avait tout pour séduire. « La philosophie de l’apprentissage, c’est un jeune qui trouve une entreprise et cette entreprise l’envoie en formation, résume ainsi Aurélien Cadiou, Président de l’ANAF (Association Nationale des Apprentis de France). En contrepartie de ce contrat de travail à moindre coût, l’employeur finance une formation à l’apprenti via ses cotisations à la taxe d’apprentissage. Le jeune n’a donc rien à payer. »

À peine sorti du chapeau, le dispositif recevait un tonnerre d’applaudissements. Avec 510 300 contrats d’apprentissage signés en 2020 (+40% par rapport à 2019 dans le secteur privé) et 718 000 nouveaux contrats d’apprentissage en 2021 (dans le privé et le public), on assiste à un véritable boom de l’alternance. Il faut dire que ce dispositif a été présenté par le Ministère du Travail comme la solution anti-crise Covid, la solution prodigieuse du « plan jeune » visant à remettre les jeunes sur le chemin du travail. C’est ainsi que deux aides exceptionnelles ont fait surface pour inciter les entreprises à recruter des candidats à l’alternance malgré la pandémie.

D’abord, pour tous les contrats d’apprentissage conclus entre le 1er juillet 2020 et le 30 juin 2022.), les entreprises ont perçu une aide exceptionnelle de 5 000 € pour l’embauche d’un apprenti mineur et 8 000 € pour l’embauche d’un apprenti majeur. Une faveur qui vient couvrir 100 % du salaire de l’apprenti de moins de 21 ans et 80 % de celui de 21 à 25 ans révolus. À partir du 1er juillet 2022, cette mesure sera néanmoins remplacée par l’aide unique à l’apprentissage, destinée aux entreprises qui recrutent des apprentis préparant un diplôme de niveau inférieur ou égal au bac.

Face aux difficultés à l’embauche dans ce contexte de crise, une seconde aide s’est imposée. Jusqu’au 31 décembre 2020, en plus de soutenir les entreprises, l’État finançait également les Centres de formation d’apprentis (CFA). Une aide estimée à 500 euros par mois, pour une durée maximale de six mois – au lieu de trois mois en temps normal – correspondant au délai donné aux apprentis pour trouver un contrat d’apprentissage.

Au-delà de ces aides, que retient-on de la mesure ? Que ça ne coûte rien de recruter un apprenti. Mieux, c’est rentable pour les employeurs ! En apparence, pas de doute, le tour fait sensation. Chacun y trouve son compte, le mécanisme est rodé et le résultat à la hauteur des attentes. Mais, prudence. C’est juste une illusion…

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Tour de passe-passe : les détournements du mécanisme de l’alternance

« Vous regardez bien ? », questionne l’acteur Michael Caine aux premiers instants du film Le Prestige réalisé par Christopher Nolan. « Tout tour de magie est en trois parties, ou actes, reprend-il. L’acte I s’appelle la Promesse. Le magicien vous montre une chose ordinaire : jeu de cartes, oiseau, ou homme. » Prenons un objet banal, un contrat d’apprentissage conclu entre un apprenti, une entreprise et un centre de formation. « Il vous montre cet objet, vous demande de l’inspecter pour voir s’il est bien authentique, inaltéré, normal, poursuit l’acteur. Mais bien sûr, il risque peu de l’être… L’acte II s’appelle le Tour. Le magicien tire de l’objet ordinaire, une chose extraordinaire. » De ce banal contrat d’apprentissage, l’illusionniste fait apparaître une coquette somme d’argent qui se glisse, comme par magie, dans les poches de l’école ou de l’employeur.

Des candidats à l’apprentissage sans contrat…

Parmi les trucs de ces prestidigitateurs, il en est un qui a fait l’objet d’une enquête confiée à la DGEFP (Délégation générale à l’emploi et à l’apprentissage) et dénoncé par l’ex-Ministre du travail Élisabeth Borne. Profitant de l’aide d’État de 500 euros mensuels versée aux Centre de formation d’apprentis durant six mois – temps imparti à l’apprenti pour trouver son alternance -, certaines écoles peu scrupuleuses se sont empressées de recruter à tour de bras. « On a vu des écoles qui attiraient les jeunes avec l’alternance et qui se retrouvent in fine avec des classes complètes sans contrat d’apprentissage, reprend Aurélien Cadiou. C’est une chose d’accepter à la rentrée 3-4 jeunes sans alternance, mais c’en est une autre de ne recruter que des prétendants à l’apprentissage sans contrat. Le CFA a l’obligation d’accompagner les jeunes à trouver une entreprise. Les recruter et ne rien faire pour les aider à décrocher un contrat, c’est inacceptable car ces centres de formation touchent de l’argent pour chaque jeune. »

Qui payent les frais de scolarité de leur proche

Pas de contrat d’apprentissage, pas de formation en alternance ? « En pratique, beaucoup de jeunes cherchent leur formation avant de trouver leur contrat d’apprentissage, précise le Président de l’ANAF. Mais la loi est très claire : si le jeune n’a pas encore trouvé d’alternance, il doit débuter sa formation sous le statut de ‘’stagiaire à la formation’’. Au bout de trois mois, s’il ne décroche pas de contrat, il doit quitter la formation et n’est redevable d’aucun frais. » Voilà l’autre mauvais tour. Beaucoup de ces centres de formation s’arrangent pour que ces jeunes, dépourvus de contrat d’apprentissage, soient malgré tout tenus de payer l’intégralité de leurs frais de scolarité. « Il est parfaitement illégal de demander des frais d’inscription à un apprenti, s’insurge Aurélien Cadiou. C’est à l’entreprise, à travers la taxe d’apprentissage, de rémunérer cette formation. Certains CFA attirent les jeunes avec l’apprentissage, mais refusent de prendre le risque financier qui l’accompagne alors, elles font signer aux jeunes des contrats ambigus qui les obligent à payer leur scolarité. Des jeunes se sont retrouvés dans des situations très compliquées et ont été contraints de s’endetter. » La manipulation de ces illusionnistes est habile. Furtivement, le statut d’étudiant vient remplacer celui de “stagiaire à la formation professionnelle” dans le contrat d’apprentissage présenté aux futurs apprentis. Le subterfuge est discret, mais rentable puisque l’étudiant, lui, est redevable de ses frais de scolarité.

Une main d’œuvre gratuite pour les entreprises mal intentionnées

Il arrive enfin aux employeurs de jouer un mauvais tour à l’alternance. Regardez ces aides à l’embauche ? Vous les voyez ? Eh hop, d’un coup de baguette magique, l’apprenti se transforme en une main-d’œuvre gratuite. C’est ainsi que l’on voit surgir des offres de ‘’préparateurs de commandes au sein d’un Drive’’ ou de ‘’technicienne de surface’’ en alternance, le plus souvent aux amplitudes horaires excessives et à la rémunération minable. Le spectateur circonspect a toutes les raisons de s’interroger. ‘’Mais où donc est passé l’apprentissage ?’’ Sans parler du maître de stage qui, le plus souvent, s’est tout simplement volatilisé… « On a constaté que beaucoup d’employeurs profitent de l’apprentissage, mais tous n’accompagnent pas les apprentis en contrepartie », déplore Aurélien Cadiou. Une situation que confirmait déjà une étude de l’Observatoire de l’Alternance en 2018, puisque 27% des apprentis déclaraient ne pas disposer de maître d’apprentissage et 95 % affirmaient ne pas avoir bénéficié d’un parcours d’intégration dans l’entreprise.

« Voilà pourquoi tout tour de magie a un acte III, le plus ardu, reprend l’acteur Michael Caine. Celui que l’on nomme le Prestige. » Oiseau, homme, apprenti, la prestidigitation a un prix. Pour que le tour de magie fonctionne, il faut un sacrifice. Or, c’est bien l’apprenti que l’on sacrifie ici sur l’autel du profit…

Désillusion de l’alternance, des apprentis désenchantés…

Il n’est pas de tour de passe-passe plus efficace. La surprise est au rendez-vous. Prenez un jeune motivé et enchanté par la perspective de l’apprentissage. Laissez-le entrer dans la machine de l’alternance, trafiquée par quelques illusionnistes malhonnêtes. Un, deux, trois… Abracadabra c’est un apprenti esseulé et désabusé que vous retrouverez à la sortie.

Louise a fait les frais de ce mauvais tour. « J’ai signé un contrat d’apprentissage pour un poste de ‘’chargé de communication’’ chez un restaurateur qui venait d’ouvrir », explique-t-elle. Rapidement, elle s’aperçoit qu’elle n’est pas là pour effectuer des tâches sans aucun rapport avec sa formation en marketing. « J’étais devenue équipière polyvalente. J’ouvrais la boutique, j’épluchais les légumes, je préparais les sandwichs et je vendais les produits. Cela n’avait rien à voir avec mes études. » Dépitée, Louise cherche un soutien auprès de son CFA. « Non seulement l’école ne m’a pas aidée, déplore-t-elle, mais elle était réticente à rompre mon contrat, car ça lui faisait perdre de l’argent. » Pour autant, Louise ne se démonte pas et elle parvient à rompre son contrat. « L’école m’a alors annoncé la bouche en cœur que je devais régler mes frais de scolarité, se souvient Louise. Je ne me suis pas laissée faire, j’ai crié au scandale et j’ai refusé de verser le moindre centime. » Quelques semaines plus tard, l’école la rappelle. « Ils m’ont proposé de faire financer ma formation par un organisme de Pôle Emploi, ce que j’ai finalement accepté », confie-t-elle. Avec le recul, Louise déchante : « l’école était malhonnête. Beaucoup de mes camarades ont été appâtés par l’alternance, mais ils n’avaient à nous offrir que des contrats d’apprentissage sans réel apprentissage et sans lien avec notre formation. Je crois qu’ils se sont fait beaucoup d’argent avec l’alternance. »

Quant à Simon, ses illusions auront été de courte durée. « J’ai eu beaucoup de difficulté à trouver une alternance, regrette-t-il. Mon école ne m’a pas du tout aidé à rechercher une solution. » L’échéance des six mois approche et Simon n’a pas encore décroché son contrat d’apprentissage. « J’ai compris que si je ne trouvais rien, j’allais être redevable de mes frais d’inscription, explique-t-il. Alors, j’ai tout fait pour trouver un contrat. J’ai vu une offre de préparateur de commande en alternance et j’ai accepté le job. » Un poste très éloigné de ses ambitions initiales. « J’aspirais, à une alternance dans une équipe commerciale en start-up et je me suis retrouvé à faire un job alimentaire, confie-t-il. J’avais des horaires très pénibles, je commençais ma journée à 5 heures et j’étais mal rémunéré. Sans compter l’apprentissage qui était inexistant. J’ai vécu cette expérience comme un échec. »

Pour éviter de se retrouver dans ces situations délicates, le Président de l’ANAF attire l’attention des apprentis sur trois éléments. D’abord, « l’ANAF recommande vivement de faire un stage avant l’apprentissage, cela permet de s’assurer de sa maturité professionnelle, de découvrir l’entreprise et d’éviter la rupture anticipée du contrat ». Ensuite, il incite les jeunes à « se méfier des entreprises qui recrutent trop vite, sur simple CV, sans rencontre ni entretien ». Enfin, « il ne faut jamais signer de contrat avec un centre de formation, insiste-t-il. L’inscription n’a pas lieu d’être, c’est la signature du contrat d’apprentissage qui fait de vous un apprenti. »

Fin du spectacle. Le rideau s’abaisse sur l’alternance. Ce qu’on en retient ? Une entrée en scène tonitruante, « de bonnes choses, mais ce n’est pas satisfaisant, juge avec regrets Aurélien Cadiou. Trop nombreux sont les jeunes qui ne vivent pas bien leur alternance. Pourtant, on devrait les chouchouter, les préparer, car l’apprentissage c’est le premier pas dans le monde du travail. »

Article édité par Manuel Avenel
Photo par Thomas Decamps

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